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28/08/2013

Claire Guanella : le renouveau de la peinture florale

 

 

Guanella C 1.jpgExpositions permanentes : Galerie de Grancy, Lausanne, Galerie Fuer Gegenwart, Bonstetten, Artboomers, Genève, Galerie Marianne Brand, Carouge.

 

Chaque « bouquet » de Claire Guanella est construit sur l’ordre et le désordre qu’il sous-tend ainsi que le type de réalité qu’il dévoile. L’artiste interroge le pouvoir et les limites du genre floral dans la mesure où  le sujet en est l’exécution, selon les termes d’un contrat : la représentation réaliste ne se veut pas littéralement une « reproduction » mais une scénographie.  La Genevoise met l’accent sur le hiatus qui existe entre un faiseur ( et son incapacité à saisir la réalité puisqu’il retourne la passion du réel en passion des semblants) et la « vraie » peintre celui qui, en développant un langage propre, donne au paysage florale sa vraie nature.

 

Généralement le genre est considéré comme un sujet délicieux et purement décoratif. Il ne peut-être sujet de connaissance. Claire Guanella prouve cependant qu’une telle peinture possède un corps. Se concentrant sur cette seule thématique et technique au sein de ses séries, la corporéité des fleurs comme leur choséité picturale ne cesse d’évoluer. Choisir les fleurs ce n’est pas forcément choisir l’acmé du monde végétal mais saisir sa fragilité qui devient dans les toiles pratiquement en noir et blanc (avec juste quelques rehauts de couleur)  de l’artiste jusqu’à atteindre une métaphysique de l’éphémère.

 

 

Claire Guanella ne cherche pas à « représenter », à « reproduire » objectivement  ce qui est mais à le « re-présenter ». Les codes figuratifs ne sont qu’en apparence invisibles, l’idée qu’ils sont « naturels » n’est qu’impressive. Le réalisme apparent n’est plus le simple instrument d’un établi qui se fait passer pour naturel.  L’artiste ne cesse de repousser les limites de la représentation réaliste. Son art pose la problématique de la représentation, mais exprime la dimension heureuse du monde par laquelle se pose la question du regard. Celui-ci en effet n’existe pas en soi : tout regard est regard "sur" et la plasticienne le prouve.

 

Guanelle C 3.jpgElle ne propose pas une vision objective. Une telle position relèverait de la croyance en un Signifié transcendant (réalité et vérité données) qui serait stable et accessible. Pour contrer un  tel mythe la fonction imaginaire - et non seulement documentaire - reste donc essentielle dans le travail de Claire Guanella. Elle démontre poétiquement que l’art floral est une représentation, un système de codes. Implicitement elle tourne en dérision l’artiste qui s’évertue par son art à copier la réalité mais demeure inapte à la saisir.

 

Une telle approche est extrêmement réflexive et à l’opposé du réalisme dont les codes se prétendent transparents. L’artiste impose les siens donc son interprétation si bien que chaque bouquet regarde le spectateur le regarder.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

09:58 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Flower Power de Claire Guanella : entretien avec l'artiste

 

Guanella B 1.jpgQu'est-ce qui vous fait lever le matin?  Je me réveille, je me lève, c'est physiologique.

 

Que sont devenus vos rêves d'enfant? J'ai fait tant de cauchemars, qui heureusement ne se sont pas réalisés.

 

A quoi avez-vous renoncé? A rien.

 

D'où venez-vous? De la rencontre d'un(e) ovule et d'un spermatozoïde.

 

Qu'avez-vous reçu en dot? L'esprit de contradiction, l'énergie, l'agressivité, une irrépressible envie de gravir des montagnes (au sens figuré bien sûr), la joie de vivre.

 

Qu'avez-vous dû "plaquer" pour votre travail? J'aurais voulu "plaquer" mon éducation, c'était impossible - les cicatrices se rouvrent de temps en temps. J'ai fait des choix.

 

Un petit plaisir -quotidien ou non? Contempler, regarder, voir, remarquer, photographier dans ma tête.

 

Qu'est-ce qui vous distingue des autres artistes? Mon ADN.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous interpela? "Jésus marche sur les eaux", gravure de Gustave Doré.  A l'âge de 4 ans chez mon grand-père pasteur anglican.

 

Où travaillez-vous et comment? Dans trois ateliers: 2 en ville, 1 en France voisine. Dans mon lit pendant mes insomnies, entre rêve et éveil: je cherche des thèmes, j'échafaude des projets, je cherche des couleurs, des formes, différents angles, je décompose des images de mes travaux, de nouvelles possibilités apparaissent. De jour, comme tous les autres peintres j'imagine.

 

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant? Debussy, Brahms, Rachmaninoff, R.et C.Schumann, Max Richter, du rebetiko, Eleni Karaïndrou, Miles Davis, du klezmer, Erika Stucky, Nina Simone...................

 

Quel est le livre que vous aimez relire? L'usage du monde de Nicolas Bouvier.

 

Quel film vous fait pleurer? Aucun.

 

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous? Moi qui me transforme lentement.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire? Je ne sais pas.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe? Istanbul.

 

Guabella B 2.jpgQuels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche? Michal Rovner, Joshua Mosley, Julie Mehretu, Shirin Neshat, Tacita Dean, Marlene Dumas, Virginia Chihota, K. Podnieks, K. Salmanis, S. Tsivopoulos, Piero della Francesca, Michael von Graffenried, Thomas Struth, Bernd et Hilla Becher, Silvia Bächli, Edouard Glissant, Ari Folman, Julie Brand et peut-être le plus exceptionnel: un artisan inconnu de Bombay qui cherche des morceaux de métal sur la décharge publique pour en faire de remarquables sculptures d'éléphants.

 

Que désirez-vous recevoir pour votre anniversaire? Plein d'argent pour m'acheter des habits et des chaussures que je ne mettrai peut-être jamais.

 

Que défendez-vous? La liberté (Jeanne Hersch), la tolérance, l'authenticité.

 

Que vous inspire le phrase de Lacan: "L'amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Plutôt Jung que Lacan !

 

Enfin que pensez-vous de celle de W.Allen:"La réponse est oui mais quelle était la question?" Génial Woody Allen.

 

Entretien avec Jean-Paul Gavard-Perret, Aout 2013.

 

27/08/2013

Tirage limité n° 3 à Lausanne : Les « livres fous » de Catherine Bolle

Bolle 2.jpgTirage limité n° 3, 3ème rencontres romandes du livre d’artiste, Palais de Rumine, Lausanne, 7 septembre 2013.

 

 

En 1983 Catherine Bolle fonde à Genève les « nanoéditions » Traces  avant de les « exporter » à Lausanne. L’imprimeur Christian Braillard et le taille-doucier Raymond Meyer sont les premiers à soutenir ce projet. Il s’ouvre très vite à d’autres collaborateurs : Jo Cecconi à Genève, Christian Jourdain à l’Imprimerie Nationale à Paris, Michel Nitabah, éditeur à Paris. L’objectif de l’artiste est de rassembler ce qu’elle définit comme «  une non-famille de poètes de cultures et de sensibilités différentes ».

 

Elle y réussit parfaitement en rassemblant principalement des auteurs « méditerranéens » - mais pas seulement –  qui n’ont jamais été publiés en Suisse. Jean-Louis Giovannoni, Israël Eliraz, Henri Meschonnic, Salah Stétié, Daniel Leuwers, Jean Mambrino, Matthieu Messagier deviennent les compagnons de route de l’artiste. Ses interventions plastiques  en gouffres et tourbillons de lignes et de couleurs sous divers supports métamorphosent les textes.

 

Par ce qui tient à la fois condensation et étendue plastique les textes deviennent des torches mouvantes. L’artiste ne se contente pas de les épouser les textes : elle en saisit une ressemblance qui semble a priori hors d’atteinte. L’artiste fait passer le texte de la chimère au réel par la puissance des formes et de couleurs et le génie de lieux imprégnés de risques violents et d’équilibres subtils.  Pour chaque textes la créatrice trouve un rythme plastique qui au lieu de clôturer la poésie l’ouvre. Des structures différentes s’imposent d’un livre à l’autre : symétries, dédoublements, dissociations, divers types de courbes, sinusoïdes, longueurs d’ « ondes» se confondent, se coupent, interfèrent.

 

De chaque texte l’artiste affile les sensations,  les englobe dans son flux fruit d’un affect, d’une tendresse mais aussi d’une longue réflexion et d’une intelligence sensitive.Se perçoit que la vie est toujours après ou avant les mots. Pas dedans.  Elle est dans le travail de Catherine Bolle. Un travail brûlé de la lumière qu’il brûle. Au mouvement du texte la plasticienne accorde le souffle de ses espaces aux formes sauvages et secrètes. Une fluidité se libère du sous-sol de textes délivrés de la servitude de leur seul logos. Verre, calque, bois,  papier braille ou chine du désert  travaillés à l’encre, à la craie, au tampon transforment les vers et les phrases trop sages en ce que Michel Melot nome à juste titre des « livres fous ».

 

Bolle.jpgConcrétisant l’état « abstrait» du texte, chacun d’eux devient un objet d’écriture et de découverte qui défie l’ordonnancement classique de livre d’artiste. Catherine Bolle elle-même devient parfois auteure. Sa langue crée d’autres entrelacs et des artères compliquées et dynamiques. L’écrivaine est amenée à y « improviser » mais jamais dans le n’importe quoi.   Sous ce que Lévi-Strauss nomma « le bricolage » tout fonctionne selon une approche empirique d’une rate qualité.  Là où s’opère le transfuge d’un corps à l’autre une infusion a  lieu.

 

Quant à Stétié, Eliraz, Messagier et les autres ils comprennent que, pour qu’un soupir tremble, il faut plus que leurs mots. Trempés dans l’image s’y forme une autre la lumière tracée. Elle fait tomber les mots  de leurs murs et de leurs murmures pour les plonger dans une ivresse des grands fonds. De ceux-ci Catherine Bolle fait émerger bien plus que les contours.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Rappel : pour voir ces livres rares le livre « Les ateliers contigus » de Catherine Bolle, aux Editions Benteli propose plus qu’un aperçu.