gruyeresuisse

29/12/2013

Gentinetta et Braun sur un fil

 

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Le Lucernois Claudius Gentinetta et Frank Graun (initiateur du festival d’animation de Baden) sont tous deux graphistes. Ils se sont rencontrés à Zurich et depuis proposent un travail d’animation en commun. Il y eut d’abord « Sommeil » puis  le génial « Le Téléphérique ». Y monte  un vieillard amateur de tabac à priser. Il voit à chacun de ses éternuements la cabine se défaire dangereusement. A coup de rouleaux de Scotch le héros involontaire tente de sauver sa peau tandis que le téléphérique monte, se bloque. Comme lui le spectateur est laissé en suspend dans ce qui pourrait devenir une "fin de partie" à la Beckett.

 

 

 

Le vieillard est donc à la fois acteur de son sort et captif de la cabine. Il n’est en rien le ravi d’une telle crèche et égrène le temps qui le relie à la terre ferme et donc à la vie. Elle ne tient qu’à un fil. A la fin tout reste dans l’invisible. Les images du film refusent leur destin au public pour le confier sinon au néant du moins au doute. A l’injonction du vide répond moins son attraction que sa répulsion. Elle laisse l’être au bord du précipice en une métaphore aussi drôle que discrète de la vie.

 

 

 

Les deux créateurs jouent de l’émergence et de l’effacement entre le cheminement linéaire du câble et les torsions des mécaniques désuètes. Une main noueuse tente de réintégrer un ordre dans le désordre. Par sa drôlerie tendre, le film isole encore plus l’isolé et nourrit l’air qu’il respire. Raison et folie de la poésie plastique font la jonction entre ce qui est et ce qui n’est pas, le réel et l’allégorique. Preuve qu’on tient avec Gentinetta et Braun deux dessinateurs qui pourraient devenir les nouveaux maîtres du cinéma d’animation non seulement suisse mais mondial.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:09 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

28/12/2013

Dada toujours en selle

Dada.jpg« Coffret Dada », Editions Derrière la Salle de Bain, Rouen (France), 35 E..

 

Le 8 février 1916 au Cabinet Voltaire de Zurich Hugo Ball, Tristan Tzara, Marcel Janco, Richard Huelsenbeck, Hans Arp, Emmy Hennings et  Hans Richter en créant Dada ont fait de la ville un port épique qui ne manqua pas de piquants. A l’inverse du Surréalisme (qui lui doit tout) ce mouvement opéra la mise hors jeux des fantômes du monde de l’époque. Elle est aussi la nôtre. Le message iconoclaste de Dada perdure. Plus que jamais il convient de vaquer dans les auges de sa transgression plutôt que de jouer au petit soldat dans les casernesde la prétendue pureté dont s'oignent les pouvoirs. Dada n’espérait rien d’eux et s’arracha de l'erreur mystique des Narcisses mélancoliques qui hantaient l'art et les lettres.

Son langage aujourd'hui encore renvoie à l'affolement dont il sortit. Et son nom reste donc le plus beau mot des langues française et allemande dont il fut tiré conjointement. Ses deux syllabes rappellent que ce qu'on nomme l'humanisme est souvent loin des hommes qu'il livre facilement aux abattoirs. La fièvre de cheval née à Zurich permet en conséquence quitter la maladie de l'idéalité. A y renoncé le risque court que la seconde annihile la première.

Sachant combien les divinités sont souvent moins religieuses que séculières Dada en a secoué les miasmes pour en extraire les gaz. Il les a fait exploser pour mettre à nu la vraie débauche, la pusillanimité, l’absence de vertu et d'âme des sociétés, leur graisse et leur crasse.  Sous sa drôlerie aussi potache que paroxysmique Dada fit aussi apparaître les hantises de l'être "moderne". Une telle vision reste encore impossible pour les cœurs affaiblis par la courtoisie des amours platoniques.  Il faut néanmoins oser la "bête" pour  terrasser l'ange afin que l'homme puisse oser devenir qui il est en sa dignité terrestre.

Jean-Paul Gavard-Perret

27/12/2013

Les beaux draps d’Anna Jouy

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 Anna Jouy, « Agrès Acrobates », editions P.i. sage intérieur, Dijon, 8 E., 2013

Voir aussi :

  www.jouyanna.ch

 

 

 

De Fribourg, Anna Louy amasseuse de tonnerres et d’éclairs propose ses lignes de fuites dont l’éloignement fait le jeu de la proximité. Par bouffées d’ironie et sans la moindre condescendance pour elle-même elle propose des saignées rieuses et douloureuses pimentées de frasques et de la « sagesse » qu’apprend le dur désir d’exister. Ses coups de foudre parfois illuminent, parfois terrassent.  La poétesse n’en fait pas pour autant un fromage. Gaie et lucide elle défait les filasses des émotions qui s’enchevêtrent dans les siphons des jours. Le temps passe. Anna Jouy en sauve l’apparence sachant qu’il vaut mieux faire envie que pitié au moment où  elle estime (à tord) avoir dépassé le cap de bonne espérance.



 

Avant qu’il soit trop tard rappelons-lui que l'incohérence du cadastre de son "chemin faisant" peut encore s’inverser. Derrière les figures « animâles » il arrive qu’une autre moins bestiale surgisse. Un train peut en cacher un autre sans risque de danger : au jeu de l’amour un bon numéro est toujours possible.  Souhaitons-le à celle dont l’écriture enivre. Plutôt que de passer à l’encaustique ses miasmes et « foirades » elle les tourne en dérision. L'écriture sidère de charmes virulents. Les mots sont crus mais ailés car justes. Ils désenclavent de l'étreinte du vide et  diffusent en la hantise de l'air un tremblement de vie. Pour la remercier rappelons à celle qui se croît dans de beaux draps (en toile de Jouy bien sûr) qu’après le crépuscule et une bonne nuit de sommeil l’aurore existe. Afin de la faire patienter nous donnerons à l’insomniaque rêveuse un bon somnifère et lui rappellerons  que sa poésie rapproche de la lumière. Elle déchire l’abécédaire des sorts qu'elle croit connaître, permet de ne plus louer ses erreurs parfaites et laisse espérer quelques printemps supplémentaires.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret