gruyeresuisse

15/05/2014

Accrocs de Lorenzo Bernet

 

 

 

Bernet Bon.jpgLorenzo Bernet aime  les déconstructions. Il se plaît à brouiller les pistes et les repères.  Chaque élément du réel est profané entre chaos et sérénité en une  harmonie  recomposée. Les apparences se dissolvent. Reste le vertige d’ultimes réverbérations en un équilibre précaire jusqu’au triomphe d’un enfantement où la raison et la vision ne serpentent plus comme dans une maison bien close et rassurante. Chaque œuvre  préfère à la narration une scène éclatée :  le regard passe à travers un écran transparent et se transforme en « écran total » comme on dit en cosmétologie. L’artiste met donc à distance le regardeur entre détours et détails déconstruits. Le réel se démultiplie, ricoche en visions kaléidoscopiques froidement drôles et dégingandées.

 

 

 

Bernet 3.jpgLe regardeur sort de sa passivité et de son statut au moyen de hors-scènes,  d’apartés. L’image devient champ de fouille contre une célébration superficielle de l'apparence. La mémoire elle-même se retrouve en éclat par les dénuements où l’artiste insinue un délectable cyanure. Les objets dégringolent, coulent, s’éloignent. Le voyeur est exposé aux morsures de remodelages et de casses. La représentation n’est plus un miroir. La prise déchire tous les nœuds des fantasmes d'objectivité. L’attendu est décalé loin des folies de la triste opulence matérielle.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Œuvres visibles à la Galerie Hard-Hat, Genève. Expos "Squeeze" à la galerie avril-mai 2014.

 

14/05/2014

Peter Wüthrich et l’obscur objet du désir

 

 

Wuettrich.jpgPeter Wüthrich « Pharmacie littéraire », Galerie Gisèle Linder, Bâle,  du 10 juin au 12 juillet 2014.

 

Peter Wüthrich garde l'odeur de sainteté en horreur. Dans ses mises en scène se cache une extrême pudeur. L'ostentation possède un aspect particulier : il s'agit de se soustraire à toute affaire d'égo afin de mieux  surgir les secrets les plus intimes en particulier ceux de l'enfance. Toutes ces images dans leurs divers registres ne font que débonder les traces ou les traversées du désir d'un âge d'innocence à celui d'un âge adulte. L'histoire de l'œuvre est donc l'histoire d'une accession à soi mais de manière métaphorique.

 

Wutrich 3.jpgEn leur fantasmagories et leurs installations les séries ramènent à la première passion de l’artiste : les livres quel qu’en soit le genre : classique ou D.O.P. (dont on parle) ou encore bestseller populaire.  Dans son travail  les reliures deviennent papillons. Ils se transforment aussi en briques pour reconstruire un espace autre que livresque. Le livre reste donc un champ de recherche où à la linéarité du texte se superpose la saisie du monde par l’image, ses réseaux ; ses rapports.

 

Wuttrich 2.jpgDans sa nouvelle exposition le titre est donné par  une armoire à pharmacie bourrée de bouteilles, flacons et boîtes. Leurs étiquettes défraîchies proviennent des pages de garde des livres de poche de  chefs d’œuvres de la littérature mondiale. Il y a là tout un appel à la médecine de l’âme. A côté « Collection Silva », « Diamonds », «  Literary Horizons » marquent un retour à la peinture. Avec  « Buchfalter » sous titrée « Tropique des livres papillons » la «sculpture » fait retour à travers les couvertures découpées de la série Gallimard. Comme les papillons, les pensées s’envolent tandis que dans le cabinet érotique au sous-sol surgissent les « viscères » des livres. Des femmes célèbres de la littérature mondiale paraissent sous forme de slips minutieusement travaillés. Enfin la référence au texte se magnifie dans  la vidéo « Le mépris ». Elle fait référence au livre de Moravia comme au livre que Godard en a tiré. Wüthrich remonte la scène célèbre - où Bardot parle de ses fesses à son mari - avec un modèle qui utilise  le roman comme voile. La femme nue ne parle plus mais regarde en boucle cette scène du film de Godard.

 

En de telles mises à jours, il existe forcément une sorte de "pornographie" si on entend par là que Wüthrich donne à voir de la façon la plus crue ce qui échappe à la vue. Mais le voyeur sera toujours déçu et ce par les dispositifs et les stratégies qui restent inaccessibles à première vue et à la prise au premier degré. Fantôme ou réalité, la livre "prodigue" sert donc d'appât à une identité qui ne se définit que par les dépôts de la littérature. S’y forment bien des dépositions et des procès figuratifs.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/05/2014

Claude Gigon & Fredie Beckmans : tout est bon dans le cochon ou l’art à l’estomac

 

Gigon.jpgClaude Gigon & Fredie Beckmans, "Mangeurs de chance" in "Art et Alimentation", Musée Jurassien des Arts, Moutier, 25 mai - 31 aout 2014. (Ils exposent aussi à l'Ancienne Couronne de Bienne en juin)

 


 

La nourriture montre à l’homme la bête qui le hante et dans laquelle il demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil : il convient à l’inverse d’en provoquer la renaissance. Car on n'est rien, à personne. A personne sauf à ce que nous mangeons. Nos galeries intérieures, nos plis du cœur, nos déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs sont une réserve de suint et autres tissus mais surtout d’existence puisque manger est un des trois besoins fondamentaux donc incontournable au combat vital.


 

Si bien que le plaisir que nous prenons à la contemplation des performances ludiques culino-artistiques des deux artistes du Jura  tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler au sujet la nourriture. Les artistes nous tendent la perche en sucre d’orge et proposent des figurations ironiques et des jeux. Taches et formes, ingrédients et produits font entrer l'œuvre et son inconscient en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt avec délectation un chemin constitué d'associations que le spectateur troublé ignorait jusque là.  Le « Sweetblitz » de Gigon comme le « More Sausage, less Art » de celui-ci avec Beckmans restent à ce propos des psychés très particulières. Sous leur écran apparaît implicitement les gouffres les plus obscurs de ce que Rabelais nomma « Messer Gaster ».


 

Une telle recherche transforme le rapport à la nourriture comme à l’art en transfigurant notre « lieu ». Et qu’importe si tout est bon dans le cochon et qu'il n’en aille pas de même avec la charcutière et le charcutier. A chacun ses spécialités pour susciter des émois particuliers dont la culture (à tous les sens du terme) archaïque n’est pas absente. Les artistes rappellent que l’être ne pense pas seulement avec son sexe mais avec son estomac. L’approche est rare dans l’art. Il cultive généralement le sacrifice et a plus de rapport avec la mort qu’avec la vie. D’où la transgression et la belle incertitude d’une oeuvre qui oblige au plongeon au cœur de fantasmes laissés pour compte. Elle évoque une origine du monde différente de celle de Courbet mais tout aussi importante.


 

Jean-Paul Gavard-Perret