gruyeresuisse

16/09/2013

Ramuz, toujours.

Ramuz.jpgC. F. Ramuz, Œuvres complètes, Nouvelle édition critique et intégrale par R . Francillon et D. Maggetti, Volume XXVI, Romans (1926 - 1932). Tome 8, Editions Slatkine, Genève, 2013, 568 p.

C.F. Ramuz, Deux Lettres, Editions l'Age d'Homme, Lausanne, 110 p.

J. Chessex, Ecrits sur Ramuz, Editions l'Aire bleue, Vevey, 64 p.

 

 

Publiées dans les années 1920 les « Deux lettres » de Ramuz à ces premiers éditeurs (Grasset et Mermod) comme la suite de la réédition de ses « Œuvres complètes » permettent de mieux comprendre ce que l'auteur avait inauguré avec  « Raison d'être » et plus tard avec « Paris, notes d'un Vaudois » et qu'à sa manière Jacques Chessex explicita à travers son court et pertinent essai sur son aîné. Les deux ont "théorisé" la spécification de l'identité de la littérature suisse romande comme celle de la position du poésie en général.

 

Le poète est pour Ramuz celui qui - cerné par les mots tirés de sa terre - pose les questions existentielles trop escamotées.  Chessex l'illustre en parlant de "Passage du poète" : "il suffit d'un révélateur - ce sera le rôle du vannier - et l'élémentaire reprend ses droits exhaussé à la taille de l'homme et à sa vocation transcendantale".  Il y a là une position qu'on qualifiera aujourd'hui d'idéaliste. Mai chez Ramuz l’idéalisme « passe » par le corps. Le scruter revient à rendre sa dignité terrestre à l'homme dont l’auteur vaudois ignore en rien "le sol, la nature, la réalité qui le  font lui-même". 

 

Dès lors, et comme chez Chessex, l'auteur refuse une attitude morale. La seule possible est, dit-il, "de nous mettre profondément en communication avec un être, et  à travers lui avec les autres êtres, le monde des créatures et même le monde incréé" à travers le chant  âpre qui met à nu l'élémentaire, le primitif en l'homme sans pour autant le réduire à une bête.

 

Mais il fallut à l’auteur du temps pour accepter sa vocation : "Longtemps, m'étant mêlé d'écrire, j'avais été très malheureux et je me disais : en as-tu le droit?" précisait celui qui semblait éprouver une honte à un tel acte de transgression. Ecrire c'était se mettre hors du réel et de la Loi dans une activité considérée autour de lui comme "une perte de temps". Pourtant face aux défaillances du réel voire parfois à sa faillite (la première guerre mondiale n'était pas loin), et en acceptant de se considérer lui-même comme hérétique Ramuz osa s'engager dans une radicalité qu'on lui reprocha comme on le reproche d'ailleurs parfois à Chessex.

 

Ramuz laisse surgir l'essentiel. La beauté et la luminosité des êtres et du monde jouxtent leurs laideurs et leurs ombres. Déblayant de son écriture le salmigondis, le mou, le débris l’auteur offre la visibilité de l’invisible caché sous les cendres ou les gravats. La terre est là. Le corps qui la travaille aussi. Avec ses grandeurs et ses petitesses. En ce sens ses personnages abandonnés ou ivres, ses héros de série B permettent de rappeler que l’« enfer c’est les autres » mais que le paradis passe aussi par eux.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15/09/2013

Esther Fayant et les aubes épines

 

Fayant 4.jpgA travers ses photographies intimes agencées autour de portraits, de carnets de voyage et d’intérieurs la Genevoise Esther Fayant pose la question de ce qu’on voit et dans quel véritable « spectacle » cette vision s’inclut. De telles prises fascinent par leur mélancolie impalpable, leur humour discret et leur solitude extensive et lumineuse.  Entre - par exemple le des arpents de lumière où une nimbe de couleur pâle - la photographe construit un espace cage. Les barreaux en restent élastiques toutefois afin que celle qui est saisie puisse passer  à  travers. Chaque cliché reste donc béant et fermé. L'inclinaison du temps y demeure imperceptible. Mais la courbe d’un visage féminin dit combien la créatrice ne peut pas se permettre la moindre digression, le moindre geste fantôme. Créer revient à identifier par la prise plastique quelque chose de subtil qu’il ne convient pas de détruire mais  d’isoler, de retenir en une sorte  d’état pur entre un désir ou un sourire face à la capacité de destruction du quotidien.

 

 

 

Fayant 6.jpgApparaît peu à peu une ressemblance étrange qui rapproche de l’harmonie et d’une secrète parenté entre le rêve et le théâtre même du quotidien. La question de la photographie se rabat sur celle de la vie au moment où saisir  est livrer à la fascination méticuleuse du presque rien. Tout tient à ce défi et cette exigence. Reste un élan vers l'autre ou le monde. Il permet de  franchir un seuil : l’obscur se brise dans la débandade des horizons afin de montrer les confins où s’amorcent la fragilité. Demeurent la promesse de l’écorce rompue, l'odeur têtue de d'un parfum de femme. L'indicible est là. La photographie saisit par le revers ce qu’on oublie de regarder avec nos regards aux paupières de porcelaine ou d'éprouver avec notre sensibilité émoussée. Un temps s’y égare et sommeille. Esther Fayant y noue en  amoureuse des entrelacs, des enchâssements. Ils dialoguent en plan rapproché avec un visage ou une nature morte. Celle-ci redevient vivante et le premier retrouve sa jeunesse.

 

 L'artiste expose entre autres à la Galerie Ligne Treize de Carouge, Genève.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/09/2013

Les nudités christiques d'Olivier Christinat

OLIVIER.jpgAnnulant l’effet fantasmatique de la nudité, le photographe de Lausanne Olivier Christinat le remplace par un mouvement fantasmagorique qui ramène à des images primitives, sourdes, bibliques. L'apparent questionnement sur la sexualité passe à celui sur la condition humaine en un cérémonial minimaliste parfois délétère et souvent empreint de gravité « cultuelle ». La soie de la nudité n'aspire pas aux brillants essors d'espoirs adolescents. Les seins, les sexes révélés rappellent parfois un visage voué à l’exigeante virginité des moniales ou  à l’effroyable humilité des filles qu'on dit déshonorées. L'intimité ne se remodèle pas selon la simple « nature » : elle s’enrichit  d'une fouille archéologique symbolique, brutale. Plus question - dans les tréfonds obscurs de l'image - de chercher une femme rêvée.

 

 Dans une société avide toujours de cloisonnements et de pérennité Olivier Christinat  présente un travail de sape salutaire pour la vraie liberté. Celle qui fonde et qui brise, celle qui révélée tend à occuper tout l’espace et faire le vide autour d’elle. Contraint à la nudité le corps crée autour de lui un paradoxal vide efflorescent qui le prolonge et l’isole. Le doute se mue en certitude,  thanatos en éros - et vice-versa. La nudité n'est plus un trophée lumineux elle est chargée sinon de honte du moins de douleur retenue. En ce sens l'artiste lausannois rejoint une vision religieuse de l'image. La femme nue n'est en rien veuve joyeuse libérée de ses vêtements et des imbroglios de leur passementerie perverse. Elle prend - angélique et démunie- les traits enfantins d’un archétype sacré.

 

Cette nudité fait donc barrage à l'eau bouillonnante des désirs. Elle ne se veut pas méduse mais ascèse au sein des grammaires élémentaires d'Olivier Christinat.  Le réel n’est pas parti - du moins pas trop loin, pas en totalité mais il est transfiguré par l'image la plus simple qui n'est jamais une simple image. La solitude est là : « C’est là que j’ai vécu et que le vis encore» écrivait à son sujet Duras. Et l'artiste le montre. Ses photographies sont des romans. Des nouvelles. Un cinéma (presque) muet. Mais ses images parlent. Ce sont des réponses "militantes" à la frime de l'érotisme banalisé. L'artiste  réapprend à ouvrir les yeux dans l’épure et l’absence d’éléments diégétique là où l’être assis, couché, debout, de face ou de dos est perdue dans le temps pour atteindre un « temps pur » et comme sauvé des eaux. Un temps des premiers êtres.

 

christinat 3.jpgLe cliché à ce stade n'est pas un luxe, il est épreuve. La nudité parle soudain une langue étrangère aux médias mais propre au commun des mortels. Les photographies ne sont pas nues, elles sont dépouillées. Sans dehors, ni  dedans, leur folie christique et critique perdure. C’est une folie pure. Et un appel aussi.  L'appel du vide. Pas n'importe lequel : le  vide à combler. Mais pas selon les règles fallacieuses d'un trop simple désir. La photographie la manifestation de la lucidité et la source de la résistance à l’image instrumentalisée. Elle permet de faire glisser de l'ombre des alcôves à la lumière existentielle entre métaphorisation et littéralité.

 

 

N.B. Se reporter au site de l'artiste - rubrique "photographies" - pour avoir une idée plus exhaustive de son oeuvre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

09:26 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)