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29/05/2014

David Renggli : l’ordinaire et l’extraordinaire

 

 

 

Renggli.jpgDavid Renggli met sans cesse du leurre dans le leurre en jouant de jeux d’équilibres et de déséquilibres formels afin de créer divers troubles perceptifs mais en cultivant toujours une forme d’impeccabilité même si parfais l’artiste feint (mais feint seulement) de cultiver une sorte d’inachèvement. Divers jeux d’échos, de reflets, de simulacres sont autant d’hommages à l’histoire de l’art que sa mise en abîme. Le réel comme la poésie deviennent des concepts qui ne sont plus opérationnels. Le factice plus qu’un trompe-l’œil impose son autorité et une prégnance particulière. David Renggli ne cherche pas à s’en expliquer. L’iconoclastie comme la provocation demeurent subtiles et interrogent le regard. Les symboles comme les matériaux restent volontairement opaques et plongent le spectateur dans un monde à la fois simple, étrange et décalé.

 

Une de ses œuvres célèbres est la sculpture d’une main sortant un lapin d’un chapeau. Elle a été retenue comme le principe de la création du Zurichois. Mais ce serait le réduire à une dimension dadaïste qu’il dépasse. Certes l’œuvre revendique un rejet d’une certaine logique du sens et du geste artistiques, néanmoins l’œuvre au fil du temps s’affine et sa magie dépasse celle d’un simple prestidigitateur. La sophistication donne à l’œuvre et à son humour « a touch of glass » plus que séduisante et purement formaliste.

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Quant à la prétendue froideur de l’œuvre elle représente elle-même un leurre. Et si le monde de l’image de Renggli se réduit parfois presque au néant c’est toujours avec ironie. Les formes plus ou moins abstraites et absurdes possèdent une évaporation particulière dans leur « en-soi. » et deviennent une réponse plastique à la quête poétique de Mallarmé. Comme lui il pourrait dire « Après avoir trouvé le néant j’ai trouvé le beau ». Celui-ci justifie la continuation d’une œuvre en perpétuelle ascension. Aux propositions visuelles de la connaissance elle oppose des réseaux de perceptions qui permettent de simplement jouir de la beauté dans des toasts aussi funèbres que lumineux. Cela peut suffire à quelques instants de bonheur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


De David Renggli : "25 % Painting", Editions Patrick Frey, Zurich, 168 p., 70 E., 2014.

 

13:58 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

28/05/2014

Matthieu Gafsou photographe des décalages

 

 

 

 

 

Gafsou.jpgSous le sérieux et la sobriété et non sans une certaine rudesse le photographe de Lausanne Matthieu Gafsou ouvre le monde à des plaisants « bâillements ». Il instruit une pédagogie et une critique insidieuse de tout ce que le regard peut embrasser ici ou ailleurs. Par sauts et gambades la transgression poétique  de tout édit de chasteté est toujours présente et  permet de faire des liens avec des travaux théoriques réputés plus sérieux mais auxquels il manque la touche esthétique. Plutôt que proposer des spéculations l’artiste montre, découvre la réalité en se passant de mots. Il n’a cesse de se faire télescoper des hypothèses à l’irrésistible attirance. Le photographe dévoile des espaces où surgissent des distorsions capitales.

 

 

 

Gafsou 3.jpgElles font  piquer du nez aux certitudes religieuses ou géopolitiques qui prennent jusqu'à l’inconscient au dépourvu. Chaque photo devient un lieu interlope où l’inattendu opère sans que l’artiste semble s’en mêler. L’ironie et la dérision restent discrètes : le ridicule y est souligné mais il ne tue pas. Par effet de bande l’art n'aura jamais autant été un acte étrangement et paradoxalement humain au sein d’une  prophylaxie masquée et impertinente où les sombres manigances de maître déments sont soulignées. Au regardeur d’interpréter leurs actions. Matthieu Gafsou se contente de les suggérer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:03 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

26/05/2014

Stéphanie Gygax : images et sons

 



 

Gygax Bon.jpgStéphanie Gygax est une voyageuse que n'attend personne mais sans pour autant faire de ses images des miroirs narcissiques. Bien au contraire : saisissant l’espace dans une simplicité mais où la notion de mise en scène n’est pas négligée elle fait couler des myriades d'images plus complexes qu’il n’y paraît. Pour une de ses séries-installation fondées sur les voitures  « The sounds of a car », la musique est invitée en aparté tandis que sur l’écran les « cènes » font référence à l’appel de départ, de liberté. L’automobile devient une capsule d’espace dans un montage où les fils électriques et la source de lumière deviennent des  éléments indissociable de la monstration.

 

 

 

gygax 2.jpgLa musique garde une place essentielle que l’artiste définit ainsi : « Fugaces et invisibles, les objets sonores semblent par définition se soustraire au procédé d’enregistrement photographique » mais auquel les objets photographiés deviennent parfois la métaphore. Un tel travail insiste sur l'essentiel : le vide qui anime les mythes du temps au nom d’un manque impossible à combler. La photographie devient un relevé jamais mélancolique ou nostalgique. Chaque cliché s’apparente à une épreuve critique, à une contre-fiction du réel qu'on croit habiter et connaître.  Sa créatrice rappelle que l'image est un processus dynamique qu’elle ne cesse de démultiplier avec entre autre le son. Il n’est pas seulement  une  ponctuation de déhiscence mais, devenant fond de l’image, il en souligne une écume sensible et mentale afin que puisse se déchiffrer par la bande la magie d’apparence et d’apparentement.

 

 

 

Gygax.jpgSi Stéphanie Gygax demeure une photographe du quotidien. Elle ne cherche pas pour autant un effet de réalité. L’apparente banalité des sujets est métamorphosée par une vision en séquences dont les éléments « n’appuient » pas sur des temps forts. La plasticienne remet en cause à la formule "lecture de l'image". L'expression génère selon elle un contresens. Lire revient à nommer donc à reporter l'image en un champ qui n'est pas le sien. Et si l’artiste désamorce, dénaturalise l’image c’est par un autre biais : il s’agit moins de « désimager » l'image que d’approfondir son processus d’exhibition et de perception.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 Les travaux de l'artiste sont visibles actuellement au Standard Deluxe 

de Lausanne.