gruyeresuisse

16/01/2015

Balthus et les métamorphoses "féliniennes"

 

 

 

 Balthus très bon.jpgBalthus, Rétrospective, 14 janvier – 28 février, Gagosian, Paris

 

 

 

Entre 1936 et 1939, Balthus réalisa les célèbres séries de portraits de Thérèse Blanchard, sa jeune voisine à Paris. Elle y posait souvent seule ou avec son chat. En  Suisse il substitua l'austère décor par des intérieurs colorés dans lesquels des nymphettes s'adonnaient à leur rêverie. Balthus devint un maitre dans l'art de saisir toute l'ambivalence contenue dans l’être et plus particulièrement de la femme encore adolescente ou enfant. Pensives ses jeunes filles à peine écloses ont souvent comme seul compagnon de jeu le chat. Il peut au besoin rameuter une présence « adulte ».

 

 

 

chat.pngDans un travail riche plastiquement riche et ténébreux Balthus s’est amusé à transformer le fier étalon mâle en chat.  Cette métamorphose accentue la fiction narrative des toiles. Le chat démultiplie le masculin dans un fantastique jeu de miroir. Il introduit un rire alimenté par la transgression et une imagerie de contes enfantins. La nudité féminine offerte à ceux qui ne pense qu’à « chat »  ne s'oppose pas à leur volonté affichée mais la double d'un "malin" plaisir. Celles qui se laissent regarder provoquent à la fois le trouble et le rire selon des rackets figuratifs loin de l’érotisme de façade.

 

Balthus très bon 2.pngLe jeu du chat et de la souris en modifie la nature. En insufflant le pouvoir magique au simulacre Balthus prouve que se satisfaire de la présence du mâle est de piètre consolation pour des jeunes filles en pousses tendres. Balthus par la présence fortuite de l’animal nocturne touche à une lumière obscure de l’être.  Sa peinture va ainsi du connu à l'inconnu et pervertit le réel par le conte. Du premier il ne montre que l'ombre en sa théâtralisation. C’est pourquoi l’œuvre demeure si captivante dans ses déviations de figurations et de sens. En particulier dans son approche de la « félixité ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Delirium Vadi

 

 

 

 Vadi bon.jpgPierre Vadi, "Plus d'une langue", Centre Culturel Suisse, Paris, du 16 janvier au 29 mars 2015.

 

Les œuvres d’art sont souvent considérées comme de vieilles dames outrageusement maquillées, au sourire un peu trop victorieux, figé et vaniteux. Rien de tout cela chez Pierre Vadi dont l’œil oblique et les croyances troublées font bouger bien des lignes. Beaucoup parlent à propos de ses travaux de  « principes de  précipité  et de passage ». Le Genevois  propose diverses élucubrations plastiques, chimiques et matérielles en un mixage d’objets et d’images mentales. Utilisant souvent le moulage, ses sculptures créent les figures en négatif ou inversées du monde. Les emballages en carton deviennent des contenus.  Son « Portique du Gouvernement du Monde depuis la Montagne Noire » reste un porche des plus incertains. Les œuvres multiplient les doutes et les ouvertures (possibles mais jamais certaines) de sens. Les vis et écrous de « Stoned Text » renvoient à la fabrication mécanique du livre où le texte  devient pierre et où la pierre elle-même étant homonyme  du prénom de l’artiste incarne un jeu de mot.

 

 

 

Vadi Bon 2.jpgL’effet de l’œuvre est autant de spatialiser le temps que de temporaliser l’espace et de décorseter la notion même de langage et de signe.  Sorte de marchand d’os l’artiste par interventions attentives désoriente bon nombre d’idées reçues sur l’art, sa technique, ses expositions. Il ne pare jamais le réel de plumes ou de bandages herniaires. Pour lui la beauté n’a pas de forme même si les formes la font naître. Il arrache ses œuvres au règne du spectacle et de la culture séduction même si au besoin il peut jouer avec. Inactualisant l’actuel (à l’inverse de ce que bien des artistes proposent) il porte attention aux objets de perte devenus grâce à lui ceux de la contemplation. Il s’agit  de mettre le feu au regard, de discréditer tout didactisme avec cet instrument d’imprécision, de torture et de musique qu’est l’art. Par la magie-Vadi des nettoyeurs matinaux époussètent au milieu des nuages les déshabillés compliqués des structures qui droguent à la baguette des valses de Vienne. Surgit un nouveau réalisme mâtiné de constructivisme.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/01/2015

Gilles Berquet et la pensée-corps

 

 

 

Berquet.jpgGilles Berquet, « Pickpocket », Editions Derrière la Salle de Bain, Rouen, « Blow-up Sessions », Editions Chez Higgins, Paris.

 

 

 

La photographie permet de postuler une certaine vérité du corps loin du pur divertissement de regard ou de l’utilité pratique. Dans l’instant de la prise Gilles Berquet se tient dans le plus grand recueillement possible. Il pressent ce que la « venue » lui offre et qu’il ne veut pas trahir. Car il ne traite jamais la femme comme l’objet mais le sujet de ses photographies qui ne pourront jamais venir à bout du noyau du secret, de l’ombre natale dont l’être - féminin ou non - ne se déprend jamais.

 

 

 

Berquet 2.jpgLes égéries captées échappent au temps et à l’espace du quotidien. Chaque photo introduit une distance avec elle-même comme entre le regardeur et lui-même. Une aventure intérieure, solitaire d’un moment de rencontre échappe à toute propension à l’onanisme. Existe dans chaque photo par effets de scénographies une présence critique qui éloigne autant la conscience morale que l’âme pécheresse. Toutefois l’œuvre n’est en rien un désaveu d’éros. Bien au contraire. Mais il rentre en résistance avec ce qu’il a de plus immédiat pour créer une pression sur la part de lui-même que le regardeur ne parvient pas à identifier.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret