gruyeresuisse

02/06/2014

Autoportrait (sans narcissisme) de Matthieu Gafsou

 

 

 

 Gafsou bon.jpgLoin de toute « image de soi » Matthieu Gafsou se livre  avec une simplicité rare dans son interview. Le photographe  par la bande permet de faire comprendre combien ses espaces d’images restent des exemples frappants d’auras mais aussi  d’enfance du regard sur toute chose. Chaque photographie du Lausannois dans des déluges de lumière claire recrée des architectures impressionnantes : elles scrutent le réel dont elles ne prétendent pas être le sommet.

 

 

 

 

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Mes fils. Ou ma femme lorsque je n'entends pas mes fils assez rapidement, ce qui est fréquent.

 

 

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Ils sont toujours là, ils sont un moteur, aussi merveilleux que futile.

 

 

 

A quoi avez-vous renoncé ? Une petite part de ma naïveté. 

 

 

 

D’où venez-vous ? De là où j'ai grandi.

 

 

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Plus que ce que j'aurai osé demander.

 

 

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Rien d'essentiel. Mais j'ai décidé que la seule chose que je ne sacrifiais pas pour mon travail, c'est ceux que j'aime.

 


Un petit plaisir - quotidien ou non ? Tous les plaisirs de l'oisif. De plus en plus rares...

 

 

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Je ne sais pas trop si je suis un artiste. Photographe suffit. Les écrivains sont des écrivains, non ?

 


Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Les tableaux vivants de Kubrick dans Barry Lyndon. Tout de suite eu ce goût spontané pour le juste ordonnancement des choses...

 


Et votre première lecture ? Sans famille de Hector Malot vers 10 ans. 

 

 Gafsou bon 2.jpg

 

Comment pourriez-vous définir votre travail sur le "paysage" ?  Pompeux: une dialectique du poétique et de l'analytique. Réaliste: quand même mieux que des cartes postales..

 

 

 

Quelles musiques écoutez-vous?  J'avoue un délice coupable pour certains groupes de rap. Mais j'écoute de tout.

 

 

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « Demande à la poussière »de John Fante. Mais je ne relis pas trop les livres. Il y en a trop à découvrir. Je ne peux pas les jeter non plus. On ne sait jamais...

 

 

 

Quel film vous fait pleurer ? Les films de Terrence Malik me font pleurer.

 

 

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?  Eh bien rarement deux fois de suite le même type. Certains jours, je l'aime bien et d'autres je lui en collerais bien une.

 

 

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? J'ai plus peur de parler que d'écrire.

 

 

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Naples, que je n'ai jamais vue, et qui n'existe que par ce que j'en ai lu (Cendrars)...

Quels sont les écrivains et artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
Mes vieux potes. Que la postérité consacrera certainement!

 


Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Quelque-chose de trivial que je n'ose pas acheter de mon propre chef.

Que défendez-vous ? Le droit de la photographie à se libérer des faits et de ce grand fantasme de la vérité.

 

 

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Je suis de ces natures un peu romantiques qui ont du mal à rationaliser un concept tel que "amour". Je trouve qu'il est parfois bon de mythifier le quotidien, quitte à se mentir un poil.

 

 

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Alors ça j'adore! Je pense que le meilleur des calculs c'est de ne pas calculer.

 


Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Certainement celle qui appelle la réponse que je n'ai pas su vous donner.

 

 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, le 1er juin 2014.

 

 

 



 

14:32 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

01/06/2014

Heidi Harsieber et les vieux amants

 

 

Harsieber.jpgHeidi Harsieber, “Einblicke. Künstler und ihre Partner”,  textes  d’Agnès Husslein-Arco, Maria Christine Holter, 2014, 131 pages, Fotohof.

 

 

 

 

 

Heidi Harsieber ose ce qui pourrait sembler le pire en interrogeant le corps sous toutes ses modalités : vivant ou cadavre, jeune ou vieux, « normal » ou "trans", habillé ou souvent nu. Elle le présente en action parfois aussi « déplacée » que paroxysmique : une vieille femme par exemple masturbe son compagnon. Pour autant il n’existe aucun voyeurisme dans un tel travail. C’est d’ailleurs ce qui donne toute sa force aux images de la  photographe. Ses prises les plus radicales infusent une douceur et une attention qu’on trouvait déjà sur ses photos de cadavres.

 

 

 

La plasticienne s’intéresse de plus en plus à ceux qu’on nomme pudiquement « seniors ». Elle leur offre une seconde jeunesse. Ils ne disent pas encore adieu à la vie. Au contraire. Sur le seuil des départs, leurs mains s’accordent des instants sans limite. Heidi Harseiber sort de l’envasement glauque ce qui devient une éternité provisoire en d’invisibles essaims. Il y a un comme un pétale blessé sur un visage d’une femme qui donne la fièvre de l’homme si bien qu’une telle montée « maladive » le sauve.

 

 

 

Hersieber 2.pngL’artiste pénètre dans des chambres où l’ombre pèse sur des meubles immobiles mais où s’ouvrent des draps qui enveloppent des rêves. Heidi Harsieber en retient la lumière sans pour autant romanticiser tout ce qui lentement s’abandonne en récit aporique. Il devient la manière dont les partenaires glissent voluptueusement vers la fin de l’histoire. Les valses viennoises se conjuguent au passé. Les corps s’affaissent lourds des ombres mais dans les instants saisis elles ne pèsent plus sur le cœur. Les mains n’ont pas peur,  elles veulent croire à l’impossible, répandent la chaleur. Sur les lèvres des vieux amoureux se forment des mots inconnus. Un invisible mouvement de la comédie vitale tourne doucement autour d’eux.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

10:30 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

30/05/2014

Beni Bischof remet le paquet

 

 

 

Bischoff.jpgBeni Bischof, Psychobuch, Patrick Frey Editeur, 88 CHF.

 

S’opposant aux créateurs végétariens Beni Bischof reste un ogre dadaïste. En 2005 il commence à publier des magazines imprimés au laser (qu’il nomme « lazermagazines ») en tant que moyen indépendant de diffuser ses collages, dessins et textes. Sa production devient très vite prolifique. Il y ajoute sculptures, peintures et installations dans ce qui ressemble à un capharnaüm d’objets hétéroclites par réappropriation, dissection et injection d’images de journaux de modes, de littérature de gare, de pochette d’albums que le brouteur de bégueules modifie de manière digitale ou mécanique. Psychobuch présente un large ensemble de ses travaux. S’y retrouvent ses obsessions. Elles tournent essentiellement autour du corps traité selon diverses démesures. Dans l’œuvre du grand sachem iconoclaste Saint Sébastien sort de chez l’acupuncteur pour se retrouver en goguette dans un bistrot de Zurich.

 

Bischoff 2.jpgBeni Bischof lui-même ne s’arrête pas à la porte du bar : il donne à la bêtise à l’eau de rose des images une intelligence et un haut de vie en les revêtant d’une camisole de farce. Les fées s’y transforment en citrouille de ronde bidoche. La confrérie des bodybuilders elle aussi devient une sublime courge. Les muses mijaurées se réduisent à un quart de vierge volage. La poésie sert alors à l’artiste de violon dingue pour les faire danser et les séduire sur et selon une perspective de Bobby Lapointe des pieds. Quant à Popeye Bishof le prive d’épinards et le rend obèse sous injection en intraveineuse de beurre de cacahuète. The Sailor Man devient la copie d’Elvis non de Memphis mais du Las Vegas de l’agonie. Enfin les messieurs muscles ressemblent à des albinos parmi leurs frères de sang. On ne dira jamais assez tout le plaisir qu’on peut éprouver aux images du cannibale plastique, à l’étrangleur des intégristes. Il laisse - pour rappeler leurs méfaits - un bouchon de chair humaine dans leur oreille.

 

Jean-Paul Gavard-Perret