gruyeresuisse

03/10/2013

Principe d’utopie de MaiThu Perret

mai thu perret.jpg« Mai Thu Perret » et « Land of Cristal », Editions JRP/Ringier, Zurich.

Mai Thu Perret, « La Prairie », galerie Francesca Pia, jusqu’au 12 octobre 2013, Zurich.

 

 

Traitant du postmodernisme et des différentes formes d’incarnation d’utopies la Genevoise a commencé sa carrière d’artiste à la fin des années 1990  après des études de lettres à Cambridge. Elle a dirigé l’espace d’art contemporain Forde à Genève et est devenue une artiste d'envergure internationale des plus estimables. Très vite elle s'est fait remarquer par sa production d’objets manufacturés placés souvent en un scénario fictif pour une narration très particulière. Elle repense ainsi le statut de l'œuvre d'art et son contexte de production. Maï-Thu Perret crée la labilité d'une expérience sensible. Elle contraste sans doute avec le minimalisme traditionnel. Toutefois son approche tend vers une sorte de sublimation qu'on nommera post-minimale à travers divers types de narrations centrées sur un même but.  

 

L'artiste se réfère à la phrase de Sol Lewitt “l’idée est la machine qui fait l’art”. Pour la créatrice la fiction narrative devient la machine génératrice, le mécanisme créateur de l’art. Mai Thu Perret invente progressivement toute une stratégie afin de permettre l'oblitération le de la subjectivité dans sa création et pour s'intéresser à sa position dans la production d’œuvres d’art et leur reconstruction. Le risque pour l'artiste est de se voir taxée d'impersonnalité. De fait entre un art conceptuel et minimal la Genevoise est de celles qui croient encore à une utopie. Cela est essentiel. D’autant qu’un danger demeure : celui d'aborder l'œuvre uniquement par ses caractéristiques formelles même si bien sûr elles restent fondamentales. De fait l'intérêt réside autant dans le fait d'un primat du concept sans pour autant que le résultat soit négligé. Il est même capital.

 

Sa narration a commencé en 1999 sous le titre "The Crystal Frontier". Il s'agit de l’histoire d’un groupe de femmes. Déçues par la société capitaliste et patriarcale ces personnages "auraient" engagés une nouvelle fuite au désert - celui du Nouveau-Mexique -  pour fonder une communauté autonome : "New Ponderosa”. Ce nouveau phalanstère veut réinventer les relations au travail et à la nature.  L’histoire est transmise par Maï-Thu Perret sous la forme de fragments de journaux, de lettres ou de rapports d’activités écrits par ces femmes. Mais l’artiste fait plus et mieux. Elle double son récit par la création d'objets nommés “la production hypothétique” de le "New Ponderosa".

 

mai thu perret 2.jpgDans l’œuvre une quantité de médiums  dont la céramique, le textile, la peinture, la sculpture, le film  font référence au constructivisme russe, au mouvement Art & Craft, au minimalisme. L'artiste imbrique  ces mouvements historiquement codés à sa propre fiction afin de questionner les utopies. C'est pourquoi sous couverts de production d’objets décoratifs et/ou utilitaires l'artiste pose la question de leur sens : Que "font" de tels objets lorsqu'ils sont decontextualisés dans un autre champ ? Surgit une recontextualisation fictionnelle : il peut s'agir de l’expression de la créativité libre que les femmes de New Ponderosa recherchent dans le retour à la nature et à l’artisanat.

 

Derrière les qualités "décoratives" des œuvres émerge un  fond de moralisme. Il n'a rien d'étriqué, de normatif ou encore de purement féministe. Par des techniques et des médiums variés demeure avant tout la question des formes et de leur environnement. L’œuvre dans son ensemble crée donc – et c’est semble-t-il son but ultime - un espace mental utopique. En celui-ci l’épar ne sépare pas. Au contraire. Comme chez Armleder - mais selon d'autres principes - le jeu de la disjonction n'est là que pour une nouvelle unité : une unité à venir. Son lointain fait le jeu de la proximité de l’œuvre.

 

Jean-Paul Gavard-Perret .

 

 

 

27/09/2013

Sécrétions, bruits et fureurs au Lausanne Underground Film & Music Festival

UNDER.png“Lausanne Underground Film & Music Festival”, 12ème édition, 16-20 octobre 2013, Luff.ch.

 

Le collectif LUFF au fil des ans ne cesse de penser et d’expérimenter une nouvelle cartographie des espaces acoustiques et filmique. Ce qui le conduit à réaffirmer la responsabilité et le rôle de l’artiste dans chaque festival. La programmation est fondée sur le concept d’accident déclinée de diverses manières. Une telle organisation reste majeure et fait honneur à Lausanne et à la Suisse. Sont rejetés tous les poncifs. N’est gardé que ce qui « blesse » l’individu ou la société. Films et musiques agressent forcément l’oreille et le regard de qui ignore tout des arts en devenir. Mais les œuvres retenues luttent aussi contre les censures étatiques ou médiatiques. Ces dernières jettent au rebut ces diamants bruts d’avenir qu’ils ne peuvent tailler et enfermer dans les écrins officiels.

 

Lausanne Underground et LUFF aligne cette année pour ses accidents de parcours volontaires 98 films et 28 concerts et performances. Côté cinéma l’artiste punk Jello Biafra sera un curateur intempestif. Suivra la présentation du réalisateur nippon Katsu Kanai, figure majeure de la Nouvelle Vague japonaise. Des zombies nazis des studios Eurociné feront l'objet d'un documentaire et d'une nuit spéciale de projection où l'horreur partouzera avec la dérision, la décadence et le vérisme. En matière de sons le festival laissera la meilleure part au bruit. Et ce en écho à la célébration du centenaire du manifeste de « L’Art des Bruits » du futuriste Luigi Russolo. Avec des performances et les engrenages du lausannois Kiko C. Esseiva le noisy trouvera une dimension peu commune. Côté « sécrétions » couleront les fluides hard  d’Evil Moisture.

 

Under 2.jpgVenue de tous les coins du monde la rage sera en conséquence au rendez-vous. Avec Yan Jun elle sort de la Chine. Porteur d’une parole et d’une musique tranchantes l’artiste reste l’exemple parfait d’une scène expérimentale  qui  revisite les héritages, fouille les décombres et les surplus des productions industrielles occidentales. Quant à Wolf Eyes il fait de la musique noise la plus sophistiquée une expérience possiblement populaire.  Les emprises sonore de Nicolas Bernier et Martin Besnier,  les saccages auditifs de Vomir, les extractions sonores de Yoshide et les expérimentations poético-visuelles de J.P. Ossang croisent des considérations sur la musique environnementale et cybernétique en rapport avec les théorisations musicologiques et vidéographiques contemporaines. Un tel programme permet donc de prendre acte de la transformation totale des systèmes de communication et des arts. A ne pas rater pour qui ose le volcanique de sons et images démontés. Proche du naufrage de la globalisation cette éruption permet moins de l’anticiper que de le faire reculer. A bon entendeur (et voyeur) salut !

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/09/2013

Les stratégies brûlantes et glacées de Fabian Guignard

 

 

guignard 1.jpgChez Fabian Guignard le corps s’allonge à la verticale, se dresse à l'horizontale. Il s’étire sans se plaindre de la lumière qui s’accroche  en noir et blanc sur les couleurs sombres de dessus chics qui le recouvrent.  Ce noir et blanc a priori n'est pas fait pour le plaisir : plutôt pour les soupentes de l’austère. Du moins en apparence.  D’autant que les modèles ne jouent pas les cajoleuses. Au contraire. Elles ne cherchent pas à séduire par effet de luxure. La volupté, la sensualité est chez le Genevois plus complexe. Parfois - mais parfois seulement - la chair est esquivée au profit des aspérités osseuses  afin de na pas limiter le corps à un simple ornement de matière. La lumière y joue  une nouvelle fois mais différemment : des photographies émergent une rêverie architecturale.

Quoique photographe de mode Fabian Guignard fait passer  d’un univers surchargé d’images à celui d’un état où le temps se défait. Ses modèles semblent errer au fond d'un instant sans borne. Perdurent des zones  d’ombres, des seuils lumineux et quelques gradients de clair obscur.  Chaque prise oriente vers on ne sait quel abîme ou vers quelle faille sinon et surtout celle d’un désir plus vital que banalement sexy.

Une telle approche situe Fabian Guignard parmi les grands photographes actuels de son domaine : la mode. Domaine d’ailleurs qu’il dépasse. Qu’importe le joug des commandes auquel il répond : quoique supports marketing ses photographies préservent leur autonomie et leur liberté. En conséquence le créateur remet insensiblement en question le rôle dévolu à ses modèles. Telles des insomniaques rêveuses elles veillent et s’amusent, car le Genevois  tient à mettre en scène non seulement l’exhibition mais sa feinte.

guignard 2.jpgPar les angles de prises de vue, les postures des modèles et le noir et blanc l’exhibition est  froide et fiévreuse. La femme théoriquement objet de publicité redevient un concept éthéré sans pour autant être comme chez Lagerfeld une simple « idée ». Certes elle garde son rôle "commercial" en restant la prêtresse démoniaque qui semble instaurer un « tu dois regarder, ne regarde pas ». Il n'empêche : Fabian Guignard plus que l'exhiber retrace l’histoire du désir. Reste la tension voluptueuse et glacé d’un corps parfait dans ses lignes. Il engage comme chez Avedon le regardeur en une situation duale. La beauté offerte s’oppose à l’état fermé, mais sa conquête est impossible.

Le photographe crée une ouverture qui lève le secret de l’intime. Mais ses clichés refusent de faire partager ce secret.  L’artiste fonde donc entre son modèle et le voyeur une communauté inavouable.  L’intime n’est plus tenu au secret mais il demeure caché par ce que l’artiste en dévoile. Une telle photographie invite donc au partage comme à l’interdit.  

Jean-Paul Gavard-Perret