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19/04/2017

Samuel Rousseau l’abstracteur


Rousseau.pngSamuel Rousseau, Art Bärtschi & Cie, Genève Exposition du 23 mars au 12 mai 2017

Samuel Rousseau est un artiste "transformeur" et constructiviste à sa manière. Le banal dans l’œuvre est hanté de nouvelles possibilités. Tout semble animé d’un profond mouvement intérieur jusqu'à rappeler parfois le cinéma abstrait. Rousseau déglingue les codes qui régissent les habitudes perceptives et les réflexes cognitifs. Il n’hésite pas à porter au niveau d’œuvres d’art des objets sans importance. C’est aussi une manière d’ironiser la technologie afin de ne pas la fétichiser. Partagé entre un dedans et un dehors, le regard est soumis à un vertige au moment où l’image gagne de nouvelles dimensions. Elle échafaude une esthétique et une dynamique nouvelles tant le créateur déborde d’invention et d’énergie. Son approche est souvent minimaliste au sein de mises en scène épurées à partir d'éléments simples et morphogénétiques.

Rousseau 3.pngS’y mêlent librement les signes d'une mémoire imaginaire et poétique là où nature et technologie sont reliés. Les éléments premiers font émerger un nouveau territoire par perte de repères et une forme d’ivresse. L’image vidéo - souvent dépourvue de son - devient une matière à modeler que l’artiste se plait à inscrire loin des solutions déjà explorées. Samuel Rousseau utilise une des grandes différences entre la vidéo et le cinéma. Sans subjectivité apparente la première crée une œuvre qui n’a rien à voir avec la vie du créateur comme si on avait affaire à une autre personnalité. Rousseau imagine un monde où les seules formes deviennent de la poésie. Toutefois ses travaux sont l'expression de lui-même. A l’image par exemple des puces lumineuses qui tournent sur un écran.

Rousseau 2.pngElles donnent l'impression qu'on est à l'intérieur, plutôt qu'à l'extérieur d’une étrange narration. Le narratif prend quasiment une origine biologique. L’artiste cherche à s’en approcher. Cependant cette visée n’est pas systématique. Au travers ses constellations jaillit un ressenti poétique en des montages d'incertitude. Elles ramènent étrangement au cycle immuable de la nature, du yin et du yang qui renaît ici grâce au virtuel.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/04/2017

Dermotypies de Mirko Baselgia : les hirsutes

Baselgia.jpgMirko Baselgia, « Membrana », Galerie Heinzer-Reszler, Lausanne, 21 avril-27 mai 2017.


Mirko Baselgia tire le monde de son tissu de ronces pour en relever des morceaux et pans. Il existe des pliures d’ombre, des chemins tapissés de gris. Les coupes franches vont montant ou tombent horizontalement : elles sabrent la vue sur les plans morcelés en largeur, en longueur. Tout fait nappe et chaque pièce s’offre, s’étoffe, montre sa « jupe ». La raison vole. Chaque proposition devient carte, paysage en fragments. Plan fixe et mouvement. Suite ajourée ou hirsute. Soule de matière et de poils. Le regard se fait tactile par la magie de la dermotypie avec accord tacite pour un corps partagé. L’image a besoin de place en devenant « sculpture ». Du ventre aux épaules en passant bien sûr par le cœur. Se succèdent des  passagères moelleuses, démesurées - quoique d’une taille des plus raisonnable. Au regard d’en franchir le seuil.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16:18 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

11/04/2017

Teresa Hubbard et Alexander Birchler : Flora Mayo et Giacometti

Suisse bon.jpgTeresa Hubbard et Alexander Birchler, "Women of Venice", Pavillon Suisse, Biennale de Venise du 13 mai au 26 novembre 2017.

Le duo Teresa Hubbard / Alexander Birchler recourt souvent au documentaire pour approfondir l’archéologie du cinéma et de l’art selon une démarche très particulière. A Venise ils présentent ‘Flora » définie comme « installation filmique » dans le but d’étayer l’histoire de Flora Mayo, une artiste américaine inconnue et maîtresse de Giacometti dans les années 20. Le couple reconstruit et réinvente la vie et l’œuvre de cette femme tout en tissant d’étranges liens avec le réel (interview d’un fils jusque là inconnu par exemple).

Suisse.jpgC’est une manière de saluer, avec l’ensemble du Pavillon Suisse, Alberto Giacometti qui refusa toujours en dépit des efforts des gouvernements helvétiques d’exposer dans le pavillon suisse de la Biennale de Venise. Même lorsque son frère Bruno construisit le nouveau pavillon, l’artiste déclina poliment toute offre. En 1956, il a cependant présenté «Femmes de Venise», un groupe de personnages en plâtre, dans le pavillon français. Le titre de l’exposition reprend le nom de celui qui obtint néanmoins en 1962 le grand prix de sculpture de la Biennale de Venise.

Suisse 4.jpgTeresa Hubbard et Alexander Birchler composent leurs filmages en suivant un long processus de préparation afin que la réalité apparente glisse vers un surréalisme très personnel. Entre intériorité et extériorité un jeu de cohérences défaites ouvre à des espaces abyssaux. Le couple trompe la vue de l’histoire des amants de Venise et de Paris - tout en s’appuyant sur elles et en déhiérarchisant le crucial et l'anecdotique en leurs composites. Le Y devient un X qui boîte. L’imprégnation culturelle en se multipliant crée un immense brassage. Preuve que la qualité nécessaire à l'accomplissement, surtout en art est bien cette faculté à tordre les invariants des images afin que, comme chez Giacometti, les organes du réel ne soient pas plus ceux auxquels on pense.

Jean-Paul Gavard-Perret

(sculpture : Flora Mayo par Giacometti)