gruyeresuisse

24/10/2013

Qiu Jie le plus lémanique des artistes chinois

Qiu bo,n.jpgQiu Jie est né en Chine en 1961. Issu d’une famille de la haute société de Shanghaï, il reçut de plein fouet la révolution culturelle maoïste qui transforma jusqu’aux pierres en fontaines de sang et les squelettes en allumettes. L’artiste ne s’y est pas résolu. Il n’a jamais cru comme croyaient les gardes rouges, il, n’a jamais vécu comme ils voulaient le faire vivre. Mais pour celui qui a survécu à cette purge tout peut dès lors être relativisé.  Mais il a appris à n’être ni tendre ni  friable. Désormais sa propre révolte gronde. Sans grande illusion mais sans mots d’ordre non plus. L’artiste ne se veut pas politique. Il n’a pas néanmoins la mémoire d’un poisson rouge et sa lucidité lui interdit de penser que les tragédies ne se conjuguent qu’au passé. Pour s’en prémunir son œuvre est ouvertement provocatrice. « Quand je montre un soldat à coté d’une publicité de femme nue, ce n’est pas politique, mais c’est une façon de provoquer » dit celui qui reste un esthète au plus haut degré et dont le travail se caractérise par une rigueur plastique au surréalisme particulier. Le réel est là dans sa précision mais il est sans cesse décalé.

 

Celui qui signe ses tableaux  « l’homme qui vient d’autres montagnes »  est inspiré par l’imagerie de propagande maoïste. Elle est retenue pour son côté esthétique mais le maître du dessin la détourne par les « ingrédients » qu’il y ajoute il transforme donc depuis ses Alpes d’adoption les maîtres du communisme en histrions en des œuvres où périodes, lieux, thématiques vaquent entre fantastique et hyperréalisme.   Ses désossements se suivent en de subtils bric-à-brac face à tous les lapins que l’existence pose. La vaste et pointilleuse érudition de Qiu Jie lui permet donc de poursuivre avec délectation  bien des grèves de la fin. Et qui ne verrait pas de telles œuvres raterait  bien des merveilles. Chaque dessin reste une chronique dégingandée où les temps se bousculent. Les choses telles qu’elles ne sont plus n’en deviennent pas pour autant - et quoique chinoises - des choses en « soie ». Tout détonne de manière incisive et ludique. Et l’on se dit que si l’artiste dessinait des nonnes à n’en pas douter elles monteraient leurs saints.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres de l'artiste sont visibles entre autres à la galerie Red Zone de Genève, au Mamco, au Musée Rath.

22/10/2013

Tout ce qui reste – Katrin Hotz

hotz 2.jpgCatherine Hotz, Galerie Graziosa Giser, 2013 et « Pickles – sur la pointe », Manoir de Martigny, 2012.

 

 

L'Imaginaire de Catherine Hotz fait surgir des fragments d’images. Perdus, ils surnagent  au sein de leur matrice. L’artiste ne néglige rien de ce qui peut contribuer à  discréditer le réel afin que ce qui est caché derrière, que ce soit quelque chose ou rien, se mette à suinter à travers. Cette défiguration semble moins celle  d'une réalité affective que de l’empreinte cérébrale des images « classiques ». L'icône ne peut dès lors que se dérober à la présence.

 

Photographe et dessinatrice la créatrice propose aussi diverses installations. On se souvient des diapositives de  « Sediments »   et des dessins de  « In the brain the memory is resinous ». Catherine Hotz y faisait appel à la poussière, aux moisissures et divers types de dépôts recueillis puis travaillés par les épreuves de la météorologie. Un tel travail charme et provoque la médiation selon une perspective qui refuse la mise en avant de l’égo de l’artiste. Lorsqu’on lui demande quelle est la part intime de son travail elle répond « les capteurs de mes dessins ».

 

Hotz.jpgLa réponse est volontairement un peu « courte ». Elle fait abstraction d’un travail où l'Imaginaire ne propose plus  une propulsion et un élan, mais laisse émerger un lieu de perte par différentes apories qui obligent le regardeur à chercher où est l’image. Elle n'est plus ce qui s'érige mais ce qui tombe et se creuse en ce qui tient d’une cohérence organique physique défaite en de petits éléments aussi figuratifs qu’abstractifs. Ce qui consume l’image l'exhausse tout autant là où nulle diégèse n’empiète sur ce que l’artiste isole.  Le territoire est pour une grande part dégagé. Dans cette descente l'auteur va jusqu'au bout d'une double logique implacable : celle de la disparition de  l'image, celle de l'Imaginaire de la disparition.  Ce dernier ouvre une rupture essentielle afin de faire rentrer la mort de l’image  dans le circuit de la vie, pour que, au seuil de cette mort, sa renaissance ait lieu.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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21/10/2013

Paul Nizon, en rond, à rebours et plus avant

Nizon.jpgDissipé dans la réalité l’écrivain se perd. Néanmoins son voyage au sein du réel est le préalable au jeu de l’écriture : sans lui elle tourne à vide. Mais toute expédition  (à l’exception d’une seule) oriente une frénésie, un délestage, une légèreté peu propices à l’écriture et à son possible éclair de vérité. Dehors l’être croit posséder le monde mais la dispersion suit son cours. Le miracle de l’écriture réclame un autre conditionnement. Les vacations plus au moins farcesques au cœur de la cité ou aux bras des femmes coupent la parole. Or Paul Nizon n’a renoncé ni aux premières ni aux mots. Son œuvre fonctionne en conséquence selon trois problématiques : la ville, le sexe mais aussi et surtout l’écriture. Pour le Bernois cette dernière est plus une thématique qu’un simple outil propice à la fabrication des livres. Nizon n’a d’ailleurs jamais considéré ses textes comme une fin en soi mais comme un moyen d’arriver à un but qui ne se perçoit qu’en avançant. « Ma croix c’est mon incapacité à inventer » avoue-t-il dans « Marcher à l’écriture ». Il lui faut donc se perdre en divers types de labyrinthes plus ou moins mémoriels  afin d’ « entrer en matière ». D’où le nécessaire recours à un seul voyage.

Nizon 2.jpgComme pour Joseph de Maistre il s’agit de celui « autour de ma chambre ». Seul celui-ci ouvre vraiment à l’écriture. Et Nizon découvre dans le repli non l’isolement mais une manière de se cramponner au clair-obscur de ce qu’il nomme « mélancolie ». Elle est liée  à ses deux maîtres Martin Walser et Van Gogh. Mais elle va prendre un sens particulier. Moins ce qu’il nomme sa « schizophrénie » qu’au mouvement  continuel du dehors et de dedans, de l’attachement et du détachement elle fomente son sortilège et sa puissance dans le secret du cabinet d’écriture.  Ce dernier fait que la vie s’échappe, passe à côté de l’auteur mais il y puise une condensation communicable et une raison de vivre une autre vie. L’écriture de Nizon trouve là sa puissance de feu et son originalité : elle se dégage de la nostalgie du passé afin de proposer celle du présent. De « Stalz » à « Canto » l’œuvre demeure en cette poussée essentielle. Elle mène  vers ce que l’auteur nomme « L’Autre Pays ». Après comme  il l’écrit « il n’y aura vraiment plus que des tables rases et blanches ». Mais qu’on se rassure : ce temps n’est pas encore venu.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07:25 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)