gruyeresuisse

05/11/2013

A toute blinde

 

Karma.jpgNicola Demarchi, « Karma Poker », dessins de Filippo Vannini, Dasein, Lugano & Paris, 22CHF, 18 €.

 

 

 

Dans l’enclos du poker bien des choses se passent qui renvoient à la vie : le bluffeur peut aller voir deux dames. Connaître le risque d’être découvert en sa double relation « et subir les conséquentes plaintes d’une paire de filles offensées » lui apprend à argumenter et se justifier. Ce n’est pas reluisant diront certains. Néanmoins et loin des leçons de morale (mais pas forcément) Nicola Demarchi offre des révélations camouflées sur bien des dessous de cartes.

 

L’être humain peut y être terrassé dans un quart d’heure de perte qui dure parfois des jours. Mais si le poker ne stérilise pas le nectar de la vie : celle-ci y cravache parfois jusqu’à ses dernières graines. Combien de soleils s'y sont couchés jusqu'à l'écoeurement, jusqu'à ne plus pouvoir ?  Preuve que le poker est à tout le monde même ceux qui n’y jouent jamais. Tout le monde aura donc à intérêt de lire ce « Karma Poker » afin de comprendre que ce loisir comme la vie n’est pas un jeu mais un engagement.  La peur, le plaisir  et le risque le nourrissent : on lui obéit trop content d'obtempérer en nous pliant à ses « donnes ». Elles permettent à défaut de fortune un supplément de sagesse : « réaliser que l’on est dans un match au poker comme en la vie pourrait revenir au nirvana ». Et pas seulement parce qu’on y parle bas.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

04/11/2013

Barbara Ellmerer et les effacements

 

Elmerer 4.jpgLorsque qu’elle aborde le portrait humain Barbara Ellmerer quitte progressivement des principes habituels de l'Imaginaire. Ce dernier emporte pour un voyage vers une vue sans dehors, vers une décrue qu'aucune barrière ne vient limiter, si ce n'est le silence sur lequel la peinture plonge dans une sorte d’effacement proche d’une blancheur particulière. L’anglais lui a donné le mot de « blank ». Par celui-ci l’oeuvre atteint sa réussite suprême.  Elle fait surgir une lumière paradoxale et captivante.

 

 

 

Ellmerer.jpgQue les croyants en la peinture se rassurent : lorsqu’elle aborde la nature Barbara Ellmerer redevient coloriste. Quant aux visages et aux corps ils sont proches de se dissoudre en dépit de quelques rehauts de bleu, de rose. L'être y demeure sans salut, sans espoir, sans consolation. L’advenir à soi n’est plus de saison comme si l’artiste en épuisait  les possibilités. D’où la surrection d’un pathétique  particulier hors de tout lyrisme. Rien ne se révèle sinon une absence, un inconnu. L'image n'est plus qu'une surface impalpable, excoriée par le temps. N’y subsiste qu’un son  fondamental proche du  "silence tel que ce qui fut /avant jamais  /par le murmure déchiré" (Beckett)  dans lequel, en apparence - mais en apparence seulement - l’image perd ses sortilèges pour mieux les retrouver.

 Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Ellmerer : Pro-positions, Nar-Gallery, Bienne.

 

 

 

 

 

 

 

02/11/2013

Ariane Laroux au fil des jours : poétique de l'attente

 

LAROUX.jpg Ariane Laroux, « Paysages Urbains »,  Editions de l’Âge d’Homme., Lausanne, 2013,  39.00 €

Ariane Laroux, « Paysages Urbain,  Europe – Chine : Exposition personnelle », galerie Red Zone, 40 rue des Bains, du 9 novembre au 23 décembre 2013

 

 

Pour « embrasser » le réel Ariane Laroux développe une stratégie particulière fruit d’une maîtrise consommée et impressionnante : elle peint, dessine, et grave directement sans de croquis préalable et sans modifier le geste premier. Sur le support surgit un assemblage toujours frappant où coexistent le plein et le vide : le blanc permet au trait et à la couleur de vibrer comme sur une mer. Chaque oeuvre devient donc un espace où le diaphane prend un rôle particulier et donne l’impression au regardeur d’entrer dans la toile. Fasciné il « entend » autant qu’il voit les courbes et les lignes en une sorte de poétique du surgissement et de l’attente.

 

Le voyage est constant : qu’il soit extra ou intra muros. On y découvre des architectures deParis, Londres, Berlin, Amsterdam, Bruxelles, Milan, Venise comme de Genève, Bâle, Zurich, Berne, Bienne, Lausanne, Fribourg, Chandolin, Gruyère, etc.  On retrouve théâtres et lieux publics. Brefs des espaces de rencontre et d’échange, de transbordements et de noeuds. En particulier les gares. La créatrice les affectionne particulièrement car elles symbolisent mobilité humaine et le mouvement. Ariane Laroux les anime non de manière réaliste mais selon une architecture utopique.

 

LAROUX 2.jpgPour autant elle ne commet pas l’erreur de certains peintres : ceux qui se prennent pour des métaphysiciens comme si l'art plastique devenait une science. Elle chercherait ses preuves non en son dedans mais au dehors.  Ils font de la peinture une “ vue de l’esprit ”. A l’inverse Ariane Laroux  développe l’esprit par la vue : l’art est pour elle affaire de lignes, d’affects, de couleurs  mise sous tension. Elle  n'est donc pas une métaphysicienne ratée mais une véritable poétesse. Elle réussit enaérant ses paysages d'une intensité paradoxale. Il y a là l’éveil des eaux dormantes :  éveil étrange car fait d’ouvertures mais aussi de retenues. L’œuvre devient charge et décharge. On peut la résumer par la volonté de faire le vide de ce qui est sans importance afin de ne laisser apparaître  que des lignes essentielles forées dans le silence et dans le bruit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret