gruyeresuisse

15/11/2013

Objets (in)animés avec plus d'esprit que d’âme

objet.jpg"Dictionnaire de l’objet surréaliste", sous la direction de Pierre Ottinger, co-éditions Centre Pompidou et Gallimard, Paris, 2013, 331 pages, 39 E

 

 

 

L’exposition et le livre « Dictionnaire de l’objet surréaliste » font la part belle aux artistes suisses. Le centre Pompidou et Didier Ottinger n’ont donc pas sacrifié à l’esprit franco-français. Meret Oppenheim , Giacometti occupent dans ce corpus une part non négligeable (euphémisme). Il est vrai que Paris pourra toujours se consoler en affirmant qu’ils ont « fait » des deux artistes des figures de proue du mouvement et de son falbala d’objets.

 

Mais le mérite de livre est aussi d’avoir ouvert au maximum le champ surréaliste en y insérant des créateur les plus récents (Cindy Sherman par exemple). Cette ouverture permet de contrebalancer beaucoup d’objets créés  dans les années 20-30. Ils  font figure plus de pièces ou bric-à-brac pour magasins d’antiquités que pour musées - même s’ils y trônent avec superbe en tant que fil rouge du mouvement. Reste sans doute à écrire un jour l’étude comparée des avant-gardes du début du XXème siècle pour remettre à sa juste place le Surréalisme  parmi d’autres mouvements. Les créateurs suisses y connurent aussi  un rôle majeur. De Dada bien sûr mais aussi au trop mal perçu Futurisme. 

 

Dans ce dictionnaire donné à voir et à lire aujourd’hui il faut vraiment revenir à Giacometti et sa « Boule suspendue » de 1930 pour accorder aux objets surréalistes une force poétique d’une dimension autre plus  platement ludique que cérébralement iconoclaste.  Face aux œuvres d’un tel créateur bien des statues sont anecdotiques et surannées. Leur visage de sel est celui d’amants irréels couverts de plume, avec un peu de sable sur leurs pieds. Ils semblent avoir eu - comme leurs créateurs - soif dans leur lit desséché sans comprendre que toute l’eau de leur renommée était partie se noyer dans la mer. Quant aux coqs surréalistes au panache blanc beaucoup se sont poussés du jabot afin de manger en un service de faïence. Mais exista parmi eux bien peu de Meret Oppenheim capable de métamorphoser une telle matière en poils.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

15:48 Publié dans France, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

14/11/2013

Balthazar Burkhard abraseur de quintessences

 

 

burkhard.jpgOn se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cet appel, Balthazar Burkhard l'a paradoxalement repris à son compte pour quelle devienne  une ombre passagère mais persistante. Portraits et paysages "désimagent" le réel pour le faire surgir en une nouvelle acuité.  Chaque photographie du Bernois possède la capacité de devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant là où pourtant le vivant parfois a disparu jusqu’à devenir matière en métamorphose. Des bras nus semblent des troncs d'arbre, un visage une porcelaine. Sans que la figuration bascule dans l'abstraction, une telle dichotomie se dissout afin de permettre de mieux comprendre la place de l’ombre comme de la vie.  La seconde occupe l'espace là où pourtant une ombre plane et verse dans le champ d’une sombre énergie.

 

 

La visualité ne s’adresse pas seulement à la curiosité du visible, au plaisir de l’être mais à son désir, à sa passion de voir ce qui est absence, manque, l'ombre. Soudain une figure épurée prend corps afin d'offrir à celui qui regarde une sorte d’immanence, un état de rêve éveillé. La matière à voir se transforme jusqu’à devenir l’évidence lumineuse (même s'il s'agit d'ombre) d’un lieu jamais atteint, déserté qu'il soit physique ou géographique. Il échappe mais nous pourssuit comme s’il était consubstantiel à nous tout en n’étant pas nous-mêmes. Nous sommes confrontés à un lieu perdu doué soudain de la puissance en tant que matrice des choses inconnues quoiqu'apparemment visibles.

 

burkhard 2.jpgL'œuvre de Balthazar Burkhard offre une expérience paradoxale. Le regard  plonge dans l’ombre de l’ombre, mais la lumière la remplace en offrant une sourde incandescente. Le regard passe de l’illusion subie à une métamorphose -  « Enfer ou Ciel qu’importe » (Baudelaire).  En sa poussière d'ombre et sa lumière l'image - morceau de cendre portant une empreinte creuse - reste le temps de la fable où tout s’inscrit dans la dualité corps/ombre. La photographie n’est plus une simple fenêtre ouverte sur le monde. Sa découpe renvoie à un dedans en une luminosité ou une obscurité essentielle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

10:22 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

13/11/2013

Sergio Libis et les mirages de l’identité

Libis 1.jpgIl existe, au sein de l'art de la photographie de mode, diverses logiques. Celle de Sergio Libis est capable - paradoxe dans un monde où le diktat du marketing est la seule loi -   de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. Dans ses portraits le visage est plus dans qu l'image. Le natif de Saint Gall avait en effet compris très vite combien la photographie pouvait devenir le centre de toutes les ambigüités. Et ses fascinantes campagnes publicitaires pour Pirelli, Olivetti, Alfa Romeo, Citroën, Bosch, Giorgio Armani et Prénatal ont marqué l’apogée de la carrière du photographe suisse.


Sergio Libis inaugura son propre atelier de photographie professionnelle en 1962. Passant de son pays natal à Milan, il  se consacra aux natures mortes, à la mode et à l’image publicitaire en général. Mais avec lui la photographie de mode changea radicalement de paradigme. Elégantes et d’un graphisme structuré ses photographies surprennent toujours par leur modernité et leur audace. La femme en surgit libre d’autant que le photographe a compris comment le visage, plus que miroir, est devenu un lieu de mascarade et de falsification de l'identité.

 

 

Seule dans ses portraits la "visagéité"  l'intéresse : à savoir la nature qui souligne la fausse évidence des figures. Souvent elles semblent vouloir échapper à la photographie tout en la désirant mais en rusant avec elle. La vérité du visage est donc un leurre que Sergio Libis (comme Man Ray avant lui et Avedon plus tard)  a compris. Il a su faire éclater les masques en prouvant que tout photographe est celui qui se met en quête d'identité. Le photographe  l'arrache à la fixité du visage pour la  plonger vers l'opacité révélée de son règne énigmatique.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13:35 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)