gruyeresuisse

14/11/2013

Balthazar Burkhard abraseur de quintessences

 

 

burkhard.jpgOn se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cet appel, Balthazar Burkhard l'a paradoxalement repris à son compte pour quelle devienne  une ombre passagère mais persistante. Portraits et paysages "désimagent" le réel pour le faire surgir en une nouvelle acuité.  Chaque photographie du Bernois possède la capacité de devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant là où pourtant le vivant parfois a disparu jusqu’à devenir matière en métamorphose. Des bras nus semblent des troncs d'arbre, un visage une porcelaine. Sans que la figuration bascule dans l'abstraction, une telle dichotomie se dissout afin de permettre de mieux comprendre la place de l’ombre comme de la vie.  La seconde occupe l'espace là où pourtant une ombre plane et verse dans le champ d’une sombre énergie.

 

 

La visualité ne s’adresse pas seulement à la curiosité du visible, au plaisir de l’être mais à son désir, à sa passion de voir ce qui est absence, manque, l'ombre. Soudain une figure épurée prend corps afin d'offrir à celui qui regarde une sorte d’immanence, un état de rêve éveillé. La matière à voir se transforme jusqu’à devenir l’évidence lumineuse (même s'il s'agit d'ombre) d’un lieu jamais atteint, déserté qu'il soit physique ou géographique. Il échappe mais nous pourssuit comme s’il était consubstantiel à nous tout en n’étant pas nous-mêmes. Nous sommes confrontés à un lieu perdu doué soudain de la puissance en tant que matrice des choses inconnues quoiqu'apparemment visibles.

 

burkhard 2.jpgL'œuvre de Balthazar Burkhard offre une expérience paradoxale. Le regard  plonge dans l’ombre de l’ombre, mais la lumière la remplace en offrant une sourde incandescente. Le regard passe de l’illusion subie à une métamorphose -  « Enfer ou Ciel qu’importe » (Baudelaire).  En sa poussière d'ombre et sa lumière l'image - morceau de cendre portant une empreinte creuse - reste le temps de la fable où tout s’inscrit dans la dualité corps/ombre. La photographie n’est plus une simple fenêtre ouverte sur le monde. Sa découpe renvoie à un dedans en une luminosité ou une obscurité essentielle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

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13/11/2013

Sergio Libis et les mirages de l’identité

Libis 1.jpgIl existe, au sein de l'art de la photographie de mode, diverses logiques. Celle de Sergio Libis est capable - paradoxe dans un monde où le diktat du marketing est la seule loi -   de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. Dans ses portraits le visage est plus dans qu l'image. Le natif de Saint Gall avait en effet compris très vite combien la photographie pouvait devenir le centre de toutes les ambigüités. Et ses fascinantes campagnes publicitaires pour Pirelli, Olivetti, Alfa Romeo, Citroën, Bosch, Giorgio Armani et Prénatal ont marqué l’apogée de la carrière du photographe suisse.


Sergio Libis inaugura son propre atelier de photographie professionnelle en 1962. Passant de son pays natal à Milan, il  se consacra aux natures mortes, à la mode et à l’image publicitaire en général. Mais avec lui la photographie de mode changea radicalement de paradigme. Elégantes et d’un graphisme structuré ses photographies surprennent toujours par leur modernité et leur audace. La femme en surgit libre d’autant que le photographe a compris comment le visage, plus que miroir, est devenu un lieu de mascarade et de falsification de l'identité.

 

 

Seule dans ses portraits la "visagéité"  l'intéresse : à savoir la nature qui souligne la fausse évidence des figures. Souvent elles semblent vouloir échapper à la photographie tout en la désirant mais en rusant avec elle. La vérité du visage est donc un leurre que Sergio Libis (comme Man Ray avant lui et Avedon plus tard)  a compris. Il a su faire éclater les masques en prouvant que tout photographe est celui qui se met en quête d'identité. Le photographe  l'arrache à la fixité du visage pour la  plonger vers l'opacité révélée de son règne énigmatique.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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10/11/2013

Manuel Perrin, masques et visages

PERRIN.jpgManuel Perrin, « In Petto », coll. RE-PACIFIC, Editions art&fiction, Lausanne, 60 p., 2013, 24 chf, 17 E.

 

 

De tout ce qui reste du temps Manuel Perrin en dépit (ou à cause ?) de sa jeunesse peut en rire. C'est d'ailleurs le rire qui le sauve. Pour autant ses dessins et leur récit restent pudiques. Pudiques et minimalistes. L’artiste de Neuchâtel (il vit désormais entre Bienne et Berlin) a compris que ça ne sert à rien de presser le réel pour voir s’il en sort des images. La littérature est toujours l’assassin  de l'écrivain, l’image celle de l’artiste. Dès lors il cherche les signes qui lui importent loin de tout dandysme dans l’ombre et les dagues de son histoire. Son « In Petto » en ordonne le désordre et désordonne l’ordre au sein de ses planches et leurs vignettes. Le livre est magistral de radicalité rupestre mais peut-être trop intelligent pour laisser espérer le moindre succès commercial réservé parfois à ce qu’on nomme bandes dessinées mais qui est ici plus ambitieux que le tout venant du genre. Le « discours » et la  méthode de « In Petto »  mettent à mal la narration traditionnelle et illusionniste. Surgit un soliloque claustrophobe comme si toute l’œuvre n'était constituée que d'une seule et immense phrase à la recherche de l'image qui revient ou de ce que Ferderman appela « la voix dans le débarras ». Dans une graphie  qui évite généralement la localisation spatiale Manuel Perrin évite  d’ériger des limites à l’art. Ses formes sèches rejoignent ici le cadavre exquis de la vie.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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