gruyeresuisse

29/11/2013

René Groebli et l’autre nudité

 

Groebli.pngGroebli 3.png 

 

René Groebli, L'œil de l'amour, Texte de Michèle Auer, Porffolio n°08 de la collection M+M AUER, Chez Higgins Editeur, Paris.

 

 

 

L’ « exhibition » de la nudité prend chez René Groebli une emprise particulière : elle se développe à travers d'un réseau de résonances et de reconnaissances autant en aval qu'en amont d'une histoire individuelle ou collective qui lui donne son sens. Tout un mécanisme de reconstruction redéfinit le nu. Son dévoilement n'est donc pas simplement l’aveu de ce qui est « normalement » caché et recouvert. Le nu classique prétend à la levée de secret comme s'il portait en lui d'une vérité d’évidence.  Or la charnière du secret ne pivote pas dans un simple dévoilement. Il arrive qu’à mesure qu’une femme enlève le voile sa vérité se dérobe.


En effet la nudité butte sur un inachèvement. Et c’est une naïveté crasse de penser que la photo de nu « ouvre ». Une telle méprise ne peut soumettre qu’à des déconvenues. René Groebli le sait. Chez lui la nudité entreprend une autre conquête. Elle ne prétend pas avoir prise sur le secret : elle se contente de le suggérer. Certes tout semble encore en place. Mais nous sommes en présence d'un monde plus profond et premier. Contre l'illusion expressive qui prétend qu’un peu de nu rend compte d’un tout l’artiste permet d'accéder à une autre logique en offrant à l’image du genre un autre langage, un autre dévoilement.


La nudité devient le moyen d’accéder aux horizons perdus de l'être où l'éloignement de l’évidence plastique fait le jeu d'une proximité plus intéressante. Elle permet d'atteindre les choses ou le néant que se cache derrière. Le corps devient - selon les séries - partie prenante d’un décor bouleversé : le sexe est remplacé par un coquillage et la nudité n’est vue que par différents effets d’ombres et de décadrages.  Fragments par fragments le corps est déplacé jusqu'à la fragilité irréversible d'un moi qui plonge dans l'abîme.  Les photographies de René Groebli restent une suite de berceuses sidérantes. Elles prouve que ce médium possède un bel avenir. A une seule condition : le seul secret dans la photo de nu demeure son langage. *


Jean-Paul Gavard-Perret.

 

21:36 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Michel Sedan et les inavouables maîtresses

Sedan.jpgSedan 2.jpg 

Michel Sedan, « Naïades, néreïdes : insolentes, troublantes splendeurs de l’ombre », Editions JB (Jörg Brockmann), Carouge.

 

 

Après une exposition du travail de Michel Sedan à l’Espace des Eaux-Vives à Genève, Jörg Brockmann a eu l’idée de créer un coffret qui permet à la fois au collectionneur d’acquérir un tirage original et le contexte général dans lequel elle s’inscrit. L’ouvrage est d’une qualité rare. Il permet de donner à Michel Sedan - photographe de mode – le titre  de photographe artiste du même calibre qu’un Avedon par exemple.

 

 

Les tentations érotiques  prennent avec ce livre des inflexions nimbée le plus souvent - mais pas toujours -  du bleu cendré de l’eau. Il devient l’intuition du surréel. Des liaisons sont à peines ébauchées mais les photographies obligent à sombrer dans des limbes amoureux. Le corps de la femme - en noir et blanc ou en couleur - surgit dans la fuligineuse apparence afin que tout demeure en immanence sous la surface de l’onde. Le corps devient une rose seulement éclose au sein de l’onde. Mais dans certains tirages il devient un paquet de vent pourpre. Son frisson d’écume couleur de sang est plus  celui des songes que des cauchemars.

 

 

En suspens dans le silence de l’eau une nostalgie étrange suit son cours. Les revenants voyeurs boivent l’eau du bain. Mais en vain : les naïades s’y enfantent d’elles-mêmes dans leurs caprices et par leurs seules illusions. L’obscur inconsolable semble métamorphoser dans des lueurs douces.  Et l’idée même d’un tel bain ramène à des penchants nocturnes et féminins. Elle remonte aussi à des rêves d’images premières - celles que ne renierait pas le Pascal Quignard de « La nuit sexuelle ».

 

L’immersion devient amniotique, elle met le corps en exil. Mais par effet d’eau il sort des trépas de  l’ombre. Sa pulpe est sinon dissoute du moins poétiquement altérée. Passant du déclin continental à l’appel des marées la femme devient sirène. Son plongeon nuptial dans les abysses est l’élégie de l’éros, l’amnésie douce des larmes sentimentales. Toute marque d’obscurité dissoute, reste la pavane du corps immergé danse ses lignes erratiques.

 

 De telles femmes accordent leur vigilance à l’oubli du monde et de sa trivialité. Tout reste dans les proximités improbables des sirènes discrètement indifférentes et presque ineffables. Leur seul violeur est le flot bleu qui retourne au vierge et vivace en retenant son haleine. Reste ce gulf-stream que Michel Sedan invente comme berceau pour ses fées d’eau. Leur retrait est une tendresse. Celle-ci est fidèle au premier amour des mères dont ces eaux amniotiques sont l’image. Celle-ci - par la grâce de la prise photographique et le froid des ondes - durcit les seins des nymphes. Exploratrices des fonds marins et des vieux trépas elles restent les phosphènes d’un sommeil aux opaques ferveurs.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/11/2013

Olivier Vogelsang : archéologie du fugace

 

Vogelsang.pngOlivier Vogelsang, « Switzerlanders », Editions D’autre part, Genève

 

 

 

vogelsang 2.png 

 

Le livre (d’art) d’Olivier Vogelsang est le parfait opposé du « Gli Svizzeri, Ils Svizzers,  The Swiss , Die Schweizer » de Mathias Braschler et Monika Fischer, (Hatje Cantz, 2013). Tout dans le livre du couple joue sur le chromo là où la mécanique du chrono suisse semble arrêtée. Les habitants s’y réduisent à des personnages d’un musée de cire. Ils peuvent  être légitimement agacés tant le choix des images restent  archétypal. A l’inverse Olivier Vogelsang s’attaque aux clichés. Il offre un regard personnel sur une certaine Suisse. Il le développe au fil du temps. L’art photographique ne se limite plus à une chasse aux papillons. Dans ce petit traité d’archéologie du fugace  s’ébrouent de multiples avatars encore non mis à nu et parfois iconoclastes eu égard aux idées reçues. Le Genevois a compris qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais au sein d’un jeu de piste de donner à voir ce qui demeure caché. On connaît  le point de départ  de cette quête (1966)  mais pas celui d’arrivée.

 

 La photographie ne mène pas où l’artiste  pense accoster. Il avance même s’il a peur que la “ terre ” lui manque, s’il craint de la rater,  d’échapper à sa sphère d’influence, à sa force de gravité. Pour preuve : tout semble bien précaire en  ses instantanés. Mais c’est alors que tout commence, que les enfantillages prennent fin. Face aux rentiers photographes le Genevois devient un créateur soutier. Il ne lui reste face à l’objectif qu’un seuil minimum de sécurité existentielle : celle d’où il extrait son travail. Ses photographies gardent une vocation fabuleuse : celle de faire reculer le chant des certitudes. Elles mettent une grâce dans les pesanteurs afin de rétablir à tous les sens du terme un charme. Constitué par la menace de la disparition l’artiste sait qu’il n’est pas d’empreinte ineffaçable. Néanmoins pour cette raison il est nécessaire de photographier, de « retenir »  en tentant, dans un travail d’empathie, de saisir ce qui échappe. Le créateur a su trouver un langage qui multiplie les prises et se  découvre en avançant tandis qu’il s’enfonce -  avec son regard vers son sujet -  “ comme à la limite de la mer un visage de sable ” (Michel Foucauld).

 Jean-Paul Gavard-Perret