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02/12/2013

La Thébaïde Suisse : prélude à l’histoire et à la traversée de l’art au XXème siècle

 

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Sophie Taeuber et oeuvre d'Ugo Rondinone

 

 

 

 

A qui veut connaître l’histoire des formes au XXème siècle la thébaïde suisse offre le miroir le plus intéressant. Dans un espace restreint  les trois grands axes selon lesquels il faudra écrire l’art de ce siècle  se trouvent concentrés : Le concept, L’abstraction, Le réalisme. Toute classification implique une certaine rigidité et ne pourra jamais embrasser l’art dans son mouvement. Néanmoins ces trois notions et les interstices qui peuvent s’insinuer entre elles constituent la matrice la plus efficiente afin d’englober les problématiques de cette époque et  leur accorder un sens.

 

Par ses artistes - de Giacometti à Armleder, du Corbusier à Godard, mais ce ne sont là que quelques noms -, par sa situation géographique à  l’intersection de l’Europe et de l’art du sud et du nord, de l’ouest et de l’est, par ses foyer de création (Bâle et Zurich, Genève et Lausanne, Lugano), par sa pluralité linguistique et culturelle et par sa position politique en tant que terre d’accueil plus que de territoire « neutre », la Suisse se trouve au centre de ces trois  notions. Elles définissent l’art du XXème siècle mieux que tout autre segmentation par genres, - contournés par certains artistes dans la ligne du concept art - écoles ou avant-gardes.

 

Les premiers restent  peu opérants même si quatre d’entre eux y prirent leur plein essor : installation-actionnisme-perormance, photographie, cinéma et vidéo-art. Par exemple le cinéma que l’on croit art réaliste par excellence tire autant du côté du concept (avec Jean-Luc Godard) que d’abstraction (du cinéma Dada à Zurich aux expérimentations actuelles de Mark Divo). Quant aux écoles et avant-garde s’en tenir à elles serait des plus improbables. L’époque a fait la part belle à celles qui se vendaient le mieux. Elle en a occulté bien d’autres plus « froides et distantes » : l’ « Ecole de Zurich » et le « Concret Art » cher à Max Bill par exemple furent scandaleusement passés sous silence. A l’inverse le Surréalisme reste surévaluée au détriment de Dada, la Metafisica, le Futurisme auxquels il a tout pris. 

 

La « neutralité » helvétique eut un autre mérite. La Suisse fut et reste terre d’accueil pour bons nombres d’artistes chassés ou aliénés par les diverses dictatures qui marquèrent le XXème siècle. Il y a quelques décennies encore les artistes chassés par le maoïsme  - Qiu Jie et sa magie du réalisme par exemple - trouvèrent refuge près du lac Léman. Cette neutralité permit en outre d’accorder à certains prurits de l’art engagé une dimension qui prend aujourd’hui et avec un peu de recul tout son (moindre) sens. On voit ce qui reste de l’actionnisme par exemple : il n’aura été qu’une déclinaison spectaculaire d’un énième coup à la Duchamp.

 

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Les artistes suisses auront illustré tous les aspects de l’art du XXème siècle. Mais ils auront ennobli celui qui demeurera  de plus vivant et puissant : un art qui dans le prolongement de l’expressionnisme et de Dada a porté haut le constructivisme et l’art abstrait. . Il s’agit là du véritable art « engagé » non dans le monde mais dans son propre « lieu » afin de mieux rentrer dans le premier et le subvertir par la transmutation des formes au moment. Et cela est d’autant plus évident au moment où dans la nouvelle décennie  les artistes semblent vouloir se confronter à nouveau à la peinture, au dessin, à la pierre, à la pellicule voire aux arts décoratifs dont les techniques étaient oubliée ou méprisées : textile, porcelaine, rocaille, etc. Ils tentent de réinventer leurs médiums plus que d’y retourner.  C’est ce qu’ont réalisé Giacometti, Meret Oppenheim, Max Bill, Balthus, Tingely, Sophie Taeuber-Arp en leur temps. Leurs promesses perdurent chez Mario Botta, Peter Wuettrich, Peter Knapp, Fuschli & Weiss, Juillerat, Catherine Bolle, Heidi Bucher (qui a relu le Land-art), Not Vital, Marcel Miracle, Renée Levi, Sergio Libis ou encore Jean Otth, Marie-José Burki, Ugo Rodinone ou  Mai Thu Perret.

 

Tous ces artistes ont alimenté ou alimentent  un appel à la liberté que toute société tente d’étouffer. Ils opposent à ce rouleau compresseur leur supplément d’art, d’âme et de formes. Contre la littéralité du réel et le simple art d’idée  ils cherchent d’autres voies pour réveiller le monde et en offrir une autre lecture. Par le contenu de leurs œuvres bien des artistes suisses ont donc associé le pouvoir historique du modernisme radical comme ceux plus près de nous celui d’un post modernisme du même type. Ils témoignent que l’art est moins une représentation du monde que le signe de créateurs assujettis à un régime d’expression contrainte. Plus que Thébaïde la Suisse reste à ce titre un laboratoire d’idées et de création. A la perversion cachée du monde répond celle de ses artistes capables de quitter le monde de la limite par et pour celui de la beauté qui déplace les lignes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(troisième photo : installation d'Ida Muller)

 

01/12/2013

Peter Fischli & David Weiss : lapin levé n'a pas d'oreilles

 

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Depuis 1979 les Zurichois Peter Fischli et David Weiss travaillent ensemble. Humour et rudesse, hardiesse et douceur, extraordinaire et banalité, bon-sens et iconoclastie, merveilleux et ennui crasse sont les mixtes des deux plasticiens. Ils les conjugent par leurs photographies, livres, sculptures, installations et films. Le  lieu commun est exploré et exploité sous toutes ses formes. Si bien que lorsqu’ils vont aux foires bovines en Engadine Fischli et Weiss n'y caressent que la pensée. L'amer des chairs prennent chez eux un gout de sucre de cannes aux pieds palmés. Des seins sortent parfois de leur corsage. Il y a parfois un bleu Giotto sur leurs jambons mal cuits Le tout afin de prouver combien l'art officiel n'est que prothèse du corps mal pensé.

 

 

 

Dessous il y a la bête. Les Zurichois ne l'oublient jamais - même si on y accroche du saint dessus. Leurs images ne sont donc pas de celles dont le Christ Roi fut scellé. Elles sentent l'enfer parfumé  non de bonnes intentions mais d’arômes de rhum. Mais là ou Gilbert et Georges cherchent avant tout le baroque les Zurichois jouent de manière plus subtile de décalages poétiques. Au cirque plastique propre à séduire l’émotivité du gogo est préféré l’appel à l’intelligence critique. Par exemple l'ennui d'un morne dimanche pluvieux génère des photographies d'objets placés en équilibre précaire. Tout l’humour des deux artistes est de cet ordre. Ils sabordent  images et arguments d’autorité.

 

 

 

Leur « Sonn, Mond und Sterne »  (Soleil, lune et étoiles) de 2008 (Ringier éditeur) l’a ouvertement montré. Sont condensées en  800 pages des publicités de la presse magazine internationale. La narration existentielle avance par jeux d’oppositions parlantes au sein d’une narration ou d’une enquête filée. Un perroquet ébahi observe une Britney Spears emplumée. Cabrées dans leur régime des femmes anorexiques prennent des dragées Fuca pour des cacas colas. Un rappeur sorte de maquereau à groseilles au torse imberbe et enrubanné des colifichets toise depuis sa limousine une égérie nue allongée devant son frigo. L’histoire de l’humanité se déroule ainsi jusqu’au repas final gorgé de  publicités alimentaires.

 

 

 

Les deux artistes ne cessent de faire vagabonder leur imaginaire en transgressant les rhétoriques à coups de  parallélismes, d’oppositions et de fractures des équilibres admis. Loin de tout souci de didactisme ou de morale l’image devient une jouissance de l’œil et de l’esprit. La fête est continue. Tout devient courts-circuits, surplus d'oubli. Ça a un nom c'est l'existence. Pour son implosion  des créateurs se font au besoin porcs épiques à l'intelligence suprême et l'ironie adéquate. Ils ne cherchent jamais le scandale ou l'épate. Leurs divagations servent d'exutoire à toutes les impuissances de voir et de penser. Elles ne cherchent pas à dévoiler une vérité mais à creuser l'abîme qui en sépare.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Actualité Fischli & Weiss : Matthew Marks Gallery, artistes permanents (N-Y), « Dock on Top of Another Rocks », Serpentine Gallery (Londres) jusqu’au 6 mars 2014, « Epiphanies » , Metropolitan Museum of Arts (N-Y) jusqu’au 26 janvier 2014.

 

 

 

29/11/2013

René Groebli et l’autre nudité

 

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René Groebli, L'œil de l'amour, Texte de Michèle Auer, Porffolio n°08 de la collection M+M AUER, Chez Higgins Editeur, Paris.

 

 

 

L’ « exhibition » de la nudité prend chez René Groebli une emprise particulière : elle se développe à travers d'un réseau de résonances et de reconnaissances autant en aval qu'en amont d'une histoire individuelle ou collective qui lui donne son sens. Tout un mécanisme de reconstruction redéfinit le nu. Son dévoilement n'est donc pas simplement l’aveu de ce qui est « normalement » caché et recouvert. Le nu classique prétend à la levée de secret comme s'il portait en lui d'une vérité d’évidence.  Or la charnière du secret ne pivote pas dans un simple dévoilement. Il arrive qu’à mesure qu’une femme enlève le voile sa vérité se dérobe.


En effet la nudité butte sur un inachèvement. Et c’est une naïveté crasse de penser que la photo de nu « ouvre ». Une telle méprise ne peut soumettre qu’à des déconvenues. René Groebli le sait. Chez lui la nudité entreprend une autre conquête. Elle ne prétend pas avoir prise sur le secret : elle se contente de le suggérer. Certes tout semble encore en place. Mais nous sommes en présence d'un monde plus profond et premier. Contre l'illusion expressive qui prétend qu’un peu de nu rend compte d’un tout l’artiste permet d'accéder à une autre logique en offrant à l’image du genre un autre langage, un autre dévoilement.


La nudité devient le moyen d’accéder aux horizons perdus de l'être où l'éloignement de l’évidence plastique fait le jeu d'une proximité plus intéressante. Elle permet d'atteindre les choses ou le néant que se cache derrière. Le corps devient - selon les séries - partie prenante d’un décor bouleversé : le sexe est remplacé par un coquillage et la nudité n’est vue que par différents effets d’ombres et de décadrages.  Fragments par fragments le corps est déplacé jusqu'à la fragilité irréversible d'un moi qui plonge dans l'abîme.  Les photographies de René Groebli restent une suite de berceuses sidérantes. Elles prouve que ce médium possède un bel avenir. A une seule condition : le seul secret dans la photo de nu demeure son langage. *


Jean-Paul Gavard-Perret.

 

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