gruyeresuisse

28/03/2018

Denis Roche : entre apparition et disparition

Roche 2.jpg« J’écris pour être seul, je photographie pour disparaître », disait Denis Roche. Mais les photographies du livre (en partie inédites) montrent comment cette disparition est relative et comment elle est compensée. Une série de textes du photographe illustre cette relative « disparition des lucioles ». Ils prouvent que le créateur reste atypique tant par ses théories que sa pratique. Cette dernière a pour cadre le passage du temps, le corps, le nu « amoureux » ; le silence et le lien entre les images et les mots. Ses photographies sont la plupart du temps des photos en vision directe effectuées lors de ses voyages et pérégrinations. « Il n'y a pas de mise en scène, ce ne sont pas des photos faites en studio, des photos préméditées ». Mais le doute est permis : sous l’apparence désinvolture s’inscrit une vocation esthétique sophistiquée et réfléchie.

Roche.jpgDenis Roche prouve que plus que les mots (même s’il fut aussi poète)- la photographie est capable de faire parler le silence en noir et blanc. Le créateur se comporte en véritable compositeur de formes. Car chez lui l’image n’est jamais simple. Elle se distribue en secondes et en tierces quel que soit son sujet : autoportraits, portraits, nus, paysages, natures mortes. La dénudation est rarement frontale : elle passe par un baroquisme des jeux de miroirs, la reprise incessante de l’expérimentation formelle.

Roche 3.jpgLe créateur affirmait en 2002 « L’écriture c'est le propre, le définitif, la photo c'est le sale, l'approximatif ». Et il est vrai qu’il compilait des milliers de ses photos plus ou moins ratées qu’il compulsait et classait même si « leur ratage est irrattrapable ». Mais si une photo ratée ne peut ni se corriger ni s'améliorer, remuer les négatifs, c'est remuer le temps, remuer la mort. Et il n’était pas question pour lui de se débarrasser de tels déchets : « Ce serait aussi s'amputer d'une très grande partie du temps qui s'est déroulé dans cette activité. J'aurais l'impression de détruire des pans entiers de ma propre vie ». D’autant que dans ce capharnaüm il existe toujours des photos à sauver. Ce livre et cette exposition le prouvent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Denis Roche, « La montée des circonstances », Editions Delpire et exposition à la galerie Folia à Paris du 5 avril au 2 juin 2018

 

27/03/2018

Paddy Summerfield : à perte de vue

Summerfield.jpgPaddy Summerfield est l’explorateur des vies perdues ou égarées. Il les a réunies dans un superbe livre (« Empty Days ») où sous une apparente tranquillité des existences plus ou moins délabrées sont données à voir. Le photographe anglais a pénétré dans les rues des villes fantômes – entre autre du Nord de l’Angleterre – où la misère est devenue une seconde nature.

Summerfield 2.jpgPoreux à des existences souvent tragiques le photographe s’en est fait le miroir implacable. Au sordide il accorde une grâce sans doute parce qu’il trouve en ceux qu’il photographie, ses semblables. Le sexe, la maladie, la mort, la religion rôdent. Le tout sous un couvercle baudelairien qui ne peut plus s’appeler « spleen » mais basiquement ennui que n’ont pas réussi à extraire les paradis artificiels. Ne restent ici que les stigmates de diverses addictions et les ravages de l’alcool et des drogues. Tout est implacable : le sexe est sans joie, l’amour (divin ou terrestre) n’existe pas.

Summerfield 3.jpgSummerfield reste le photographe des ruelles, des appartements douteux, des paysages en décrépitudes comme celles et ceux qui s’y perdent sans peut-être jamais avoir véritablement été. Reste un univers douloureux et âpre. Chaque portrait ou lieu crée une émotion complexe auquel le regardeur peut lire ce qu’il veut au sein d’une narration d’une rare intensité même si aucun effet n’est souligné. La vie est telle qu’elle est pour les silhouettes rencontrées : c’est à dire bien peu.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/03/2018

Christian Maillard : le réel et son double

Maillard  1.jpgDans les effets de miroir que Christian Maillard plante dans le paysage l'image dénonce sa face cachée. Le photographe retient autant l’importance du lieu que du moment. Il met ainsi du paysage dans du paysage, une image fugitive dans une autre image fugitive - car rien n'est fixe dans le spectacle du paysage, en ce qui nous traverse de lui, sauf nous, nous qui restons immobiles. Preuve que réalité est bien, un point de vue.

Maillard 3.jpgTout le paysage apparaît comme un gigantesque engloutissement dans le temps. Il a un visage, une humeur, une langueur. Il passe à travers tout, sur tout, sous tout. Il traverse même selon l’artiste les murs du décor dérisoire qui s’intitule grands espaces ou cités. La lumière bien sûr le traverse, comme le froid ou la pulsation du vent mais il y a aussi toute la puissante présence des êtres si bien que dans un tel travail une double question se pose : qui est miroir de qui et de quoi ?

Maillard.jpgDes oeuvres émergent d’autres ombres. A la place du paysage surgit la rêverie architecturale au cœur non de la lumière mais de l’obscur. L’artiste, en reprenant une problématique nocturne du paysage fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une sélection du regard. Il donne l’impression que le temps se défait. Soudain vivre est comparable à errer seul vivant au fond d'un instant sans borne puisque ne restent que des "indices" du paysage. Celui-ci devient le sujet dépouillé de photographies (lieu par excellence du spéculaire) qui foncent dans le spectrale des marges parfois d'un presque obscur.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Christian Maillard, Photographs », éditions Thomas Zander, Hatje Cantz, Berkin, 2018.