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28/03/2014

« Blanc Bonnard et Bonnard blanc » - Didier Rittener

 

 

 

 

 

Rittener.jpg« Le syndrome de Bonnard », Mamco Genève, Le Bureau, Villa du Parc, Annemasse. 5 avril-31 mai 2014.

 

NB : 16 avril à 18h30 : conversation entre Christian Bernard, directeur du Mamco et Garance Chabert, directrice de la Villa du Parc.

 

 

 

Une légende accrédite de fait (supposé ou non) que  Bonnard à la fin de sa vie ait tenté de repeindre « en douce » certains détails de ses toiles. Il aurait été interpelé par un gardien du Musée du Luxembourg alors qu’il retouchait le vert d’une feuille d’arbre d’une de ses premières toiles. L’anecdote vraie ou fausse permet de mettre en opposition deus logiques : celle d’une institution propriétaire d’une œuvre et qui en garantit l’intégrité,  de l’autre de droit « moral » ou esthétique d’un créateur soucieux d’offrir au public ce qu’il estime une plus-value qualitative à son œuvre modifiée. Bonnard n’est pas le seul dans ce cas : certains artistes ont été taxés de vandalisme en voulant retoucher leurs œuvres. Ils furent même parfois trainés en justice. Il y a là à cette confrontation aucune réponse satisfaisante.  Partant de cette dichotomie « Le Bureau » (Villa du Parc)   a invité  sept artistes dont le Mamco conserve une œuvre (Francis Baudevin, Nina Childress, Jean-Luc Blanc, Vincent Kohler, Renée Levi, Didier Rittener, Claude Rutault) à proposer une nouvelle version sans néanmoins entamer l’intégrité matérielle de la pièce originale.  L'exposition met en avant l’impermanence d’une œuvre d’art. On s’en doutait d’ailleurs. Mais elle permet surtout de voir comment une œuvre peut évoluer dans le temps. Ce qui n’est a priori pas forcément original : de nombreux artistes utilisent systématiquement l’effet de reprises.

 

 

 

Dans cette proposition l’artiste qui offre le plus d’intérêt est le lausannois Didier Rittener. Il se dit lui-même, « un manipulateur d’images, qui combine une démarche conceptuelle, un travail instinctif et une attitude héritée du surréalisme ». Pratiquant le dessin selon un procédé particulier et à partir d’un matériau visuel existant le questionnement engagé par le « syndrome Bonnard » était fait pour lui.  L’artiste a par exemple créé deux dessins en fresque (numérotés 394 et 399)  à partir du « Naufrage » de Turner et  du « Radeau de la Méduse » de Géricault. Le calque lui permet de réaliser bien des transferts qu’il retravaille à l’ordinateur et qu’il imprime sur divers supports.  L’œuvre « indexée»  à partir d’un original permet des métamorphoses qui font oublier celui-ci. Il en va de même pour l’œuvre revisitée en un auto-référencement pour le Bureau. Elle  échappe à son modèle afin de voler de ses propres ailes. Didier Rittener prouve donc  (s’il en était besoin)  qu’entre une œuvre de départ et sa reprise et son déplacement il n’est plus question de blanc Bonnard blanc et  Bonnard blanc.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/03/2014

Katrin Freisager : les rideaux de la Méduse.

 

 

 

 

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Les "nus" féminins de Katrin Freisager sont troublants. Mais de manière particulière et au sein de cérémonies faussement paroxysmiques et froides. Le duvet pubien abandonne sa part de légende en devenant une vitrine opacifiée qui éclate en d'autres sortilèges que celui de la simple exhibition. La photographe protège le féminin de l'être. Il reste prêt à jaillir mais selon d'autres promesses que celles proposées par les photographes masculins. La nudité ne sert plus  la prospérité du fantasme car Katrin Freisager ne réduit pas le corps en objet : elle cherche à le montrer dans une objectivité qui prolonge l'écho le plus profond de ce qu'elle est elle-même.

 

 

 

 

 

 

 

Le transfert par le modèle permet de reconstruire une identité féminine. Elle joue sur un rendu simultané des facettes intimes et publiques. L'intimité ne se remodèle plus selon nature : elle s’enrichit  par superposition de strates et de textiles parfois incompatibles.  L'artiste invite à une fouille archéologique symbolique : s'y cherche l’image d’une autre femme que l'homme (entendons le mâle)  côtoie tous les jours mais qu'il ne suffit plus  ici de "rêver".

 

 

 

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Un regard différé est proposé afin d’interroger le statut ambigu de la féminité dans une société avide de cloisonnements et de pérennité.  L'artiste donne à voir le travail de sape salutaire de la vraie liberté. Celle qui fonde et qui brise, celle qui révélée tend à occuper tout l’espace loin des stances qui  habillent d'impudiques fioritures un  regard douteux. L'impudeur de Katrin Freisager  est autre : elle ne fait plus de la femme le trophée lumineux de l’orgueil masculin.

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

 

 

 

25/03/2014

Sabine Tholen la carte et le territoire : Du même à l’altérité et retour

 

 

 

 

 

Tholen Bon.jpgSabine Tholen, « nous continuâmes à ramer sous les murs mêmes... »,  Halle Nord, Triennale  50 journées de la photographie, Genève.

 

Sabine  Tholen ne cesse de questionner le paysage, son récit, son histoire et sa reproduction. Avec « Nalé - un village suisse » elle s’intéressa à l’aide  d’une documentation photographique relative à ce “village-modèle” dans le Jura romand. Le village a été construit par l’armée suisse comme terrain d’entraînement au combat urbain. Les bâtiments restent vides et le village fantôme. Le caractère brut des immeubles, la largeur excessive des rues afin que  les chars puissent passer et la nature anecdotique des aménagements extérieurs donnent au visiteur l’impression de se promener dans une maquette à l’échelle 1. Ce relevé photographique et sa mise en forme par l’affiche, référencée à une identité graphique suisse, soulèvent une ambiguïté, entre un village typique presque de rêve et une cité fantôme. Sabine Tholen présenta dans un affichage de rues à Genève cette topologie légendée selon leur fonction dans les quatre langues officielles du pays. Dans un rapport mouvant à sa propre véracité, l’affiche fait écho à la stratégie militaire

 

Tholen.jpgL’œuvre devient ce que Wittgenstein nomma un « Tractatus » : à savoir un relevé modèle, une transposition parfaite du réel où l’image n’a plus pour but de proposer la ressemblance comme propriété fondamentale de la représentation. Une image qui représente un mur et une image qui ressemble à un mur deviennent deux procédures différentes. Elles peuvent se juxtaposer, se jouxter tout en restant indépendantes. L’artiste rappelle que toute image n’est qu’un relevé qu’elle soit en noir et blanc ou qu’elle soit une  image matricielle du type bitmap. Le spectateur ne sait où se situer dans des dispositifs complexes entre vide et plein, intérieur et extérieur, présence et absence. Dans la perte des repères et des contours demeurent des espaces qui sont autant d’ellipses et de laps. L’inconscient les franchissant, n’y voit parfois non l’altérité mais du même. Comme si tout franchissement était impossible. L’effet de réel est donc remis en cause par l’effet d’image. Cette dernière peut  atteindre un au-delà de ses limites habituelles comme la réalité elle-même traverse parfois les frontières du réel.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret