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26/12/2013

Gérard Pétrémand : Paradis et autres lieux tout autant douteux

 

Petremand livre.jpgGérard Pétremand,  Textes de Serge Bismuth, Edition Infolio, 1124 Gollion.

 

 

 

Le travail photographique de Gérard Pétremand relève du plus concret exercice d'un métier au sens où Boileau l'entendait.  L'image, au sein même de son effet de réalisme, ne figure plus car souvent elle « dérape ». Tout parle en un imaginaire paradoxal. Le paysage se métamorphose en trouées parfois strictes et parfois colorées. Livré à l'espace de l'anonymat du monde l’artiste se l’approprie pour en proposer des paradis paradoxaux. Parfois expressionnistes parfois impressionnistes (jusqu’à une forme d’abstraction plastique) les prises sont là pour décliner divers types de féeries de formes et de couleurs.

 

Face au vide des lieux demeure une outrance. Chaque création est un petit bout d’espace arraché au néant en serrant le réel au plus près. Les tranquilles discursivités plastiques et narratives sont disloquées.  Restent les suites de dissemblances dans l'espoir d'établir une équation vitale. Quelque chose se retire, se déplace par enlacement ou dessaisissement. D'où le versant étrange de l'imaginaire où se joue, pour reprendre une définition de Blanchot: "L'éloignement au coeur de la chose". D'où - aussi – la sensation d'approche (impossible), de parages (sans passages).  S’y touche une vérité humaine et inhumaine à la fois.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/12/2013

Le Divisionnisme suisse plaque tournante du mouvement

 

divisionnisme p. couv..jpgdivisionnisme g  giacometti.jpg« Divisionnisme – Couleur maîtrisée ? Couleur éclatée ! », Fondation Pierre Arnaud, Crans Montana et  Hatje Cantz, Ostfildern, 295 pages, 2014.

(tableau de G. Giacometti)

 

 

Né en 1880 le Divsionnisme se situa en rupture avec l’Impressionnisme. Seurat et Signac en furent les fondateurs et théoriciens. Ce mouvement trop oublié eut une importance capitale. Plus qu’en France, Belgique et Italie il prit en Suisse tout son essor. Du côté du Tessin (Edoardo Berta, Pitro Chiesa, Filippo Franzoni, Luigi Rosi) et à Genève avec Alexandre Perrier.  Paysagiste des décors montagneux (du Pic de Marcelly au massif du Mont Blanc)  ce dernier structure en atelier ses esquisses prises sur le motif. Dans cette transposition ses œuvres vibrent d’émotions très personnelles. Sa peinture devient la recherche non d’une reproduction mais de l’essence du paysage. Quant à Giovanni Sagentini et surtout Giovanni Giacometti ils deviennent les maîtres du genre. Proche du premier - encore influencé par le post-impressionnisme - le second va explorer de nouveaux champs d’analyse en des touches de couleurs complémentaires juxtaposées que Hans Torg définit comme « claires et claironnantes ». 

 

Avec Cuno Amiet le divisionnisme prend une autre acception. Il en retient la structuration fragmentée de la forme et de la couleur mais il la lie à un synthétisme proche de Gauguin. Amiet en perfectionne la technique d’éclatement au moyen de « tirets » très contrastés. Là encore il s’agit de faire vibrer la nature pour en intensifier la beauté mystérieuse.  Le peintre « tord » les couleurs  dans l'appel de ce qui va jaillir.  En sortant le paysage du décor il s’enfonce dans une recherche désespérée faite de tensions, de pulsions qu’il pousse parfois vers le sombre afin de gratter la pellicule du monde ou d’en retourner le matelas. Quant au Vaudois Albert Muret ami d’Auberjaunois et Ramuz il rechercha dans le Valais des paysages où il transposait les conditions de vie pénibles des paysans.

 

De l'ensemble deux peintres dominent. Edoardo Berta (inspirateur du courant divisionniste italien) reste le coloriste le  plus « moderne »  et Giovanni Giacometti le narrateur capable d’offrir une  humanité rare à ses toiles.  Chez le premier chaque point de couleur se veut acte de transfiguration. Qu'importe s’ils semblent illusoires : quelque chose avance contre le factice de l’apparence selon des lois poétiques propres au "piétonnier à la recherche de sa vérité".  Pour Giovanni Giacometti l'existence reste consubstantielle à l'art. Il le pratique sans abdication mais avec le sentiment d'une dérive ou d'une descente vers ce qui n'est pas encore la mort mais qui ressemble à son approche. La peinture est donc le contraire de ce qu'on veut en faire : une rêverie. C'est à l'inverse un exercice de lucidité dans lequel l’art anticipe ce que les images du monde ont à montrer lorsque le regardeur sera capable des les comprendre.

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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13/12/2013

Beckett et après : Sonia Kacem lauréate du Prix culturel Manor 2014

 

Kacem 1.jpg

 

La jeune artiste genevoise Sonia Kacem inscrit déjà son nom et son œuvre dans les cimes de l’art contemporain. Sortant de la verticalité du tableau et de la platitude de la peinture elle s’est dirigée vers l’espace et la matière  en dehors d’une simple propension conceptuelle. De plus, textiles en « lambeaux », éclats de miroir, poussières, matériaux neufs ou de récupération ne sont plus au service d’un simple arte povvera. L’artiste sait que les temps ont changé. Lauréate 2014 du prix Manor elle va être exposée au Mamco et bénéficie d’une résidence de 6 mois à New-York. Gageons qu’elle va y retrouver les traces de celui qui y tourna ce que Deleuze nomma « le plus grand film  de l’histoire du cinéma » et qui fut intitulé sobrement par son auteur - à savoir Samuel Beckett – « Film ».

 

La Genevoise apparaît dans le paysage artistique celle qui pousse plus loin l’entreprise de l’auteur irlandais, ses « castatrophes » et autres « foirades ». Son installation « Dramaticule » (2013) au titre purement beckettien est une suite d’espaces d’errance programmée parsemés d’éléments aux allures de décors en décomposition, dématérialisation et ruine aperçue  déjà dans son installation antérieur « Thérèse » (2012). Des monticules de matières grège se décomposent au gré des courants d’air et des passages du public. On est là dans un décor désertique qui rappelle ceux de Beckett : le promontoire de « Oh les beaux jours » ou no man’s land suggéré par Clov dans « Fin de partie ». Tout s’étiole, s’efface dans un temps « neutre », un temps sans temps qui réjouirait Beckett.  Nous sommes ici au-delà de la catastrophe telle que la définit Paul Virilio dans « Ce qui arrive ». Avec Sonia Kacem tout est déjà arrivé. Toutefois moins que le désastre l’artiste laisse ouverte la question du dénouement et du dénuement. Surgit un outre-voir face à l’aveuglement au moment où l’œuvre renonce à la possession carnassière des apparences comme à la mimesis. Bien des artistes s’y sont  fourvoyées et le prétendu "réalisme" en représente la forme la plus détestable. "Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues" écrivait Beckett à ce sujet. La Genevoise pourrait faire sienne cette formule du " Monde et le Pantalon".

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Expositions de Sonia Kacem : en 2014 : THENnow, Miart, Milan et Mamco Genève. En 2013 : Petra, Gregor Staiger, Zurich (solo), Jump Cut, La Rada, Locarno, Material Conceptualism, Aanant & Zoo, Berlin, Dramaticule, T293, Rome (solo), Art of Living (i.e. Goodbye, Blue Monday), Chez Valentin, Paris, Thérèse, Palais de l’Athenée, Salle Crosnier, Genève (solo)