gruyeresuisse

28/07/2014

Trix et Robert Haussmann couple infernal du design

 

 

Trix.jpgTrix & Robert Haussmann, Fri Art, Fribourg Les Editions B2 propose le premier ouvrage en français  sur les designers incluant une interview par Béatrice Schaad et le manifeste « Manierismo Critico ».

 

 

 

En 1967 le couple Trix et Robert Haussmann  créa à Zurich son propre bureau d'aménagement, d'architecture d'intérieur et de design industriel. Contre tout un formalisme de l’époque ils théorisent le «manierismo critico» proche de design expérimental italien fondé à la fois  sur l’utilisation déroutante des matériaux et le maniement de l'illusion, de la métaphore, de l'ambiguïté. Ils sont célèbres pour  leurs «pièces didactiques» qui vont des petits objets utilitaires à l'urbanisme et la construction et la modernisation de bâtiments. Ils demeurent connus mondialement pour leurs différentes chaises-néons,  armoires-colonnes, leur bureau-pont et leur fameuse chaise «en liquéfaction » qui perturbe sa forme comme sa fonction. Déroutant toute une modernité les deux créateurs la prirent de revers et n’ont pas changé : ils demeurent de « doux dingues » qui perturbent avec ironie et drôlerie les perceptions et les réflexes acquis.

 

 

 

Trix 2.jpgSoumise au solennel comme à l’humour la réalité est soudain travestie par la présence à la fois fine ou poisseuse de tels objets fantômes énigmatiques. Surgit contre tout effet lyrique  une grâce resserrée et habile capable de créer des exaltations inattendues, aussi magnétiques que burlesques. Trix et Robert Haussmann n’ont cessé de créer des garde-à-vous ridicules mais parfois aussi très imposants qui font de leurs objets de véritables statues. Ils obligent à troquer le pratique pour l’inconfort. Cela permet de se dégager de l’implacable fixité du regard de Méduse que chacun porte en lui.  Comme les chaises des deux designers le regardeur ne sait parfois sur quels pieds danser. Manière de répondre à l’injonction de Pline l’ancien : « Tous les animaux commencent à marcher du pied gauche. Les autres comme ils en ont envie ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/07/2014

L’amour fou selon Anne Lugon-Moulin

 

 

images.jpgAnne Lugon-Moulin, Le Puits, Editions Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel, 34 pages, 14 E.

 

 

 

 

 

L’étouffement prévaut à la lecture du texte (superbe) d’Anne Lugon-Dumoulin. Ce sentiment suscite de manière perverse une sorte d’extase. Le lecteur voyeur assiste presque avec délectation à la dégradation ou plutôt à la noyade  de celle qui bouillonne d’abord  dans la « vapeur qui mange l’existence » et lui fait perdre la vie par les morceaux de sa chair avant de sombre. On retrouve  ici une  vision chère au Beckett du Dépeupleur.  Chez lui cependant la métaphysique l’emportait sur la physique. Par un processus inverse, l’écrivaine fribourgeoise produit un monde aquatique. De la femme à la « flaque » il n’y a plus qu’un pas que son héroïne accomplit pour s’y dissoudre par effet de « trempette » - comme aurait dit Roger Rabbitt…

 

 

 

Lugon 2.gifL’eau devient ainsi la terre de sa tombe dans un étrange bain de fusion où le réel et l’imaginaire se rejoignent.  L’étau s’y fait spongieux. Il n’en est pas pour autant moins oppressant. Au contraire. Certes l’appel à l’amour fou s’éprouve dans un jeu de perception entre la pure figure et la littéralité. Au lieu de se mixer il éclate : le vide n’est pas un rien, il est aquatique. Et si la poussière que nous sommes à son contact sera réhydratée nous n’en trouverons pas pour autant – et à l’image de la narratrice - notre salut. En cette fantasmagorie allégorique l’eau immole et noie tout. Jusqu’au cette bouée de corps mort à laquelle Anne Lugon-Moulin se garde bien de donner un nom.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Manon Bellet la pyronaute

 

 

 


 

1_main-copie.jpgManon Bellet est une pyromane d’un genre particulier : parfois le soleil travaille pour elle sur des papiers thermiques, parfois elle stimule le feu pour  que subsiste ce « presque rien » de matière qui par la cendre travaillée jusque par l’air rappelle à l’être le peu qu’il est mais auquel l’art restitue malgré tout de « beaux restes ». Ils sont scénarisées par l’artiste dans un imaginaire particulier : celui de la soustraction, de l’effacement et de la quintessence dans lequel la matière aussi simple que sophistiquée contraint l’artiste à travailler avec un hasard dirigé. Entre énergies dissipées et agrégations ou révélations (en partie aléatoires) les différents dispositifs de la Baloise proposent des processus de « combustion » qui associent les obsessions classiques et les facteurs antinomiquesde vie et de mort dont les forces et les conséquences de leurs dynamiques respectives président à des créations sources d’un monde particulier qui ne sont donc pas seulement les faits de la reine Manon. L’ « action burning » du soleil et de l’artiste forme des épiphanies par un élargissement de la présence au moment même où elle se replie, noircit, se tord sous l’effet de la chaleur. Restent des volutes sourdes et mouvantes néanmoins gouvernées selon des modulations précises.

 

 

 

Manon.jpgDu noyau générateur d’énergie et de lumière du feu, aux nœuds et entrelacs de la matière qu’il tord une entropie a lieu  par alchimie volcanique. Dégradations, délitements, attaques - bref tous les stigmates de l’usure et de la disparition - prennent un autre sens.. Outil de pensée et outil de travail - l’ignition exhibe, dévoile les états successifs et fulgurants. Les brûlis et expositions sur papier thermiques (principes actifs) tissent entrelacs et trames. La perspective offerte devient un ensemble proche à la fois de l’éphémère et de la puissance. Traces sur papiers ou éléments « éclatés » libres de tout châssis  trouvent une puissance qui s’échappe autant du décor que du symbolique dans un chemin de lumière et de « suie ». La force créatrice du feu et sa poussière noire garde la même germination que la semence ou le pollen des fleurs. Mais elle possède aussi une valeur de finitude : Dès lors et sous forme de synthèse, la suie cendrée et les éclats de combustion deviennent les « materiae primae » qui absorbent la lumière sans la restituer vraiment. Manon Bellet évoque par cette stratégie de création l'obscurité des origines, la grande nuit abyssale. Mais elle incarne tout autant la terre fertile et le réceptacle immaculé qui contient les germes de la vie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Manon Bellet : Galerie Maubert, septembre 2014, Collecting. Umgang mit Sammlungen, Kunsthaus Bâle du 7 aout - 7 septembre 2014, ,Bex & Arts Triennale, EMERGENCES 1er juin - 5 octobre 2014, Art Basel 2014 ( Gallery Gisèle Linder) Musée Jenisch L'onde d'une ombre, Soloshow, ( Part 2), Musée Jenisch Vevey, mars-juin 2014. Risography édition tirée de la série Imageries du hasard, créée spécialement pour l’exposition L'ombre d'une onde au Musée Jenisch  de Vevey par  Erik Kiesewetter, Constance, Nouvelle-Orléans: