gruyeresuisse

02/02/2014

Balthus et la Licorne

 

 

 Balthus.jpgBalthus, « The Last Studies », Steidl,  2014, Göttingen, 480 €.

 

Selon une légende Balthus expulsé du mystère de Paris se retrouva dans la réalité du paradis : vie morne bornée par une école, une mairie, un cimetière. Afin que nul ne se trompe il construisit au bord un totem de bois. Il y jointoya du quartz blanc et de la pyrite et une corne de licorne que seul les filles vierges ont le pouvoir de séduire. Tous les gens du village connaissaient l’endroit ils l’appelèrent le « lieu d’où part le ciel ».  Le peintre y construisit son ermitage.

 

Torsion de nuque, Pluie fine sur la toile. Violence cherchant tendresse. Couleurs tendres. Des filles en pagaille. Combien sont-elles ? Les images en ont suivi leur nuit. Au-dedans. Au dehors. Balthus les relia : d’où la folle la raison de sa peinture. Combien d’hommes le peintre était-il pour lier ce qui est avec ce qui  n’est pas ? Dans chacune de ses toiles le calme s’enfonce en tendre épine. Elle répond à la question : comment sans la nuit voir sous la nuit ? Reste le sable émouvant des jupes, leurs manteaux de vision qui font si peu de plis. Chacun s’en retire espérant avoir laissé quelques larves.  En sortiront peut-être un jour des filles dites naturelles. D’autres se prendront d'une petite soif pour elles. Balthus sera parti. Pour l’heure son œuvre reste. Ses « last studies » le prouvent.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/02/2014

Olivier Mosset : Arizona Dreams

 

 

 

 

Mosset.jpgOlivier Mosset, « Collaborations », Centre Culturel Suisse, Paris, (février-mars 2014).

 

 

 

Olivier Mosset a d’abord voulu atteindre le niveau zéro de la peinture (avec ses fameux « M »)  avant de passer à des monochromes puis à la co-signature d’oeuvres. Installé aux USA (New-York et Tucson) il présente entre autre à Paris la Chevrolet BelAir blanche customisée. L'œuvre (sans doute un hommage à Louis Chevrolet créateur de la marque aux chevrons et originaire de La Chaux de Fonds) est le clou de exposition. Celle-ci propose six autres « objets ». Ils se répondent (plus ou moins) dans un jeu à la Sol LeWitt. Des miroirs créent des espèces d’espace propre à des expériences perceptuelles intéressantes et ironiques mais plus ou moins « gadgetisantes ». Mai Thu Perret reprend avec Mosset une œuvre de Donald Judd pour ouvrir à un vertige conceptuel peut-être trop ambitieux - entre autres pour deux artistes dont le but est de présenter une critique sociale. Celle-ci est peu lisible d’autant que le souci esthétique est quelque peu bâclé. Le jeu des complicités entre les artistes est a priori intéressant dans des constructions en cascades mais l’apparence outrancière joue quelque fois sur une vacuité prétentieuse. Les nouvelles collaborations de Mosset n’ont plus la force de celles entreprises avec un  Steve Parrino il y a quelques années. Certes divers types d’abrasions soustractives rapprochent encore  l’artiste du « wall painting » suisse mais il retombe très (trop) vite dans le péché mignon de  l’exubérance dont l’humour est un peu trop appuyé. L’exposition restera sans doute difficilement accessible à ceux qui ne sont pas Bikers de l’Ouest américain, aficionados du rock de Z.Z.Top et surtout peu coutumiers de l’œuvre de l’artiste.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/01/2014

Philippe Decrauzat : l'abstraction et après

 

 

 

Decrauzat.jpgPhilippe Decrauzat, "Le Magasin", Grenoble du 8 février au 4 mai 2014.

 

 

 

Les diverses propositions esthétiques de Philippe Decrauzat créent des vertiges : la contingence s’y efface. Le circonstanciel devient sans importance puisque une réalité autre - mais ici même - s’étend . Nourri des divers héritages des arts abstraits du XXème siècle (du constructivisme russe au minimalisme en passant par le cinétisme) l’œuvre du Lausannois instruisent divers jeux d’optique en une nouvelle dialectique entre la peinture et le réel dans l’esprit d’un Sol Lewitt et parfois de Roy Lichteinstein  pour l’effet miroir-critique. Le travail s’apparente à la création d’images mentales chargées toutefois d’un large spectre d’émotions visuelles par tous les systèmes de projection et de plans que l’artiste organise jusqu’à épuiser le regard vers la synthèse du visible et de l’invisible,  voire du conscient et de l'inconscient. Dans la réduction extrême mais aussi la complexité des structures le décor tourne. Surgit la totalité d'un monde, réel, absolu, sans extérieur, un monde infini dans sa réduction et où la platitude fait le jeu de la profondeur.  Parfois le presque noir d’une fausse ombre  prolonge le temps à l'infini dans un non-lieu. 

 

 Decrauzat 2.jpg

 

La solennité tient un très grand rôle dans ce dispositif même si l’œuvre refuse  toute dramatisation ou narration et ne renvoie qu’à elle-même dans les labyrinthes de lignes, plans et  pans. Décalé, le réel plutôt que disparaitre et s’estomper  se prolonge. L'image épouse le temps et l’ombre du monde en une rythmique étrange, sensorielle : «quelque chose suit son cours" qui ne peut s'arrêter et dont l’œuvre est l’élan. Avec Decrauzat l’art échappe à une vision déceptive dans laquelle les approches plastiques sombrent par facilité ou manque d’énergie et d’imagination.

 

Jean-Paul Gavard-Perret