gruyeresuisse

30/03/2018

La nuit américaine de Jan Fabre

Fabre 2.jpgJan Fabre continue à tordre le cou à la peinture classique afin de venir à bout des attentes du regardeur. Le recours au fantasme d'un certain type de leurre de beauté et sa satisfaction ne fonctionnent plus. Par un effet de "nuit américaine" l'artiste refuse tout effet miroir au profit de la scissure tout en conservant certains invariants graphiques de la peinture de haut lignage.

 

Fabre.jpgL’image possède encore des nerfs, des viscères, des vaisseaux, de la chair et des os mais le corps disparaît en partie au profit d'un recouvrement par le monochrome qui la travestit. Si bien que les "guerriers de la beauté" sont désarmés.

 

Fabre 3.jpgL'art par ce recours possède le mérite de décaper le miroir de l'autosatisfaction narcissique de regardeur : il ne se retrouve plus en pays conquis. A l'inverse il doit partir à la reconquête d'un territoire qui lui échappe. Cette altérité provoque un autre passage que celui, obligé, du désir. Le regardeur n'est donc pas épargné Mais franchir à rebours le seuil de l’enfermement du classicisme revient donc à exister d’une autre façon. Cela demande un effort : il s'agit de s'extraire de la pure illusion comme du pareil, du même afin d'apprendre à voir autrement.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jan Fabre, "The Appearance and Disappearance of Antwerp/ Bacchus / Christ" (Special creations for the State Hermitage Museum), Galerie Templon, Bruxellrs, du 18 avril au 2 juin 2018.

 

Jacques Duboux : les formes et les gestes

Duboux.pngJacques Duboux, « Dynamies », Cité internationale des arts, du 16 mars au 06 avril 2018 (Paris) et livre « Dynamies », Tsar 19, Tsar Editions,Vevey, mars 2018.

Pour « Dynamies », le Lausannois Jacques Duboux a créé vingt pièces ou sculptures en acier forgé. Ces structures sont l’applications de principes d’actions, de gestes, d’ustensilités et de rapports à l’objet. L’objectif est de réunir des mouvements - pousser, tirer, lever, etc. - et des archétypes formels. L’artiste y associe des relevés « techniques » dans des suites d’étude qui induisent l’économie de matériaux et d’énergie dans la création d’objets.

Duboux 2.jpgNéanmoins en dépit de ce formalisme théorique l’artiste a créé un accrochage mural pour mettre en évidence l’aspect plastique des pièces en effaçant leur aspect utilitaire. Les "Dynamies" proposent implicitement et également au visiteur d’envisager mentalement le mouvement et le geste qu’induisent de telles pièces. Chacun peut donc s’y projeter.

Duboux 3.jpgConcepteur autant qu’artiste et avant tout sculpteur, Jacques Duboux est donc inspiré par les paradoxes des formes « simples ». L’artiste y découvre des aspects contradictoires qu’il respecte pour mieux les piétiner afin de cerner des vérités sourdes et cachées.


Jean-Paul Gavard-Perret

07:40 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

28/03/2018

Quand Su-Mei Tse révise l'éloquence

Su mei Tse bon.jpgSu-Mei Tse, « Nested », Aargauer Kunsthaus, Aarau, du 5 mai au 12 aout 2018.

Su-Mei Tse choisit ses médiums (installations, vidéos, photographies, objets...) en fonction de l'idée qui préside à l'élaboration de chacune des ses œuvres. Bien des perceptions coexistent : le spectateur peut les saisir selon sa culture, sa sensibilité et ses références personnelles. Su mei Tse3.jpgVioloncelliste de formation, l’artiste compose son espace d'exposition comme un jeu de rythmes. La pause est aussi importante que le son en des « sculptures » nées par exemple des variations de Bach par Glenn Gould. Mais parfois le seul bruit de l'exposition reste celui de chats que l'artiste a enregistrés pour les assembler en un "oronrontorio"…

Su mei Tse 2.jpgL’artiste combine, à Aarau, des œuvres anciennes avec le lieu spécifique d’exposition. Elle y introduit aussi de nouveaux éléments (plantes et minéraux) dans des ensembles visuels et acoustiques avec par exemple un ensemble de balles de diverses couleurs dans un équilibre précaire et une poésie qui rappelle le cosmos. Parfois réapparaît la tradition de la peinture paysagiste chinoise inhérente à ses racines. L’ensemble repose la question d’être au monde avec subtilité et humour

Su mei tse bon 2.jpgUne telle œuvre semble aller au dessous du silence parfois dans un jeu baroque où le potentiel des mots comme des sons est réanimé. Au moment où tout semble se refermer dans le dépouillement total et au bord du vide. Néanmoins s’y cache encore quelque chose. Et dans cette "Fermeture en fondu" que Beckett évoquait dans Nacht und Traüme, le travail de Su Mei Tse pénètre, prend le relais. Existent encore un (faible) afflux, un (moindre) appel, une visite. Dans l'extinction, loin des rigueurs de l'éloquence.

Jean-Paul Gavard-Perret