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11/02/2014

Force et ténuité des images : Ugo Rondinone

 

Rondi.jpg“The weak sex – How art pictures the new male”, février 2014,  Kunstmuseum, Berne, “Solo Exhibition », Nasher Sculpture Center, Février 2014,  Dallas (USA) , “The end of 20th century. The best is yet to come. A dialogue with the Marx Collection with works by Ugo Rondinone”, Mars 2014, Hamburger Bahnof, Berlin, “Ugo Rondinone, We run Through a Desert on Burninf Feet, All of Us Are Glowing Our Faces Look Twisted”, The Art Institute of Chicago, Chicago, avril 2014.

 

 

 

Les œuvres pluridisciplinaires d’Ugo Rondinone établissent des voies et des voix dans le silence de l’être et le bruit du monde. Leurs productions d’opacité comme de lumière auraient ravi Beckett. Comme lui l’artiste plonge dans l'opaque de nous-mêmes en ouvrant à une critique sociale implicite. Poussant plus loin la recherche entamée par les minimalistes comme les conceptuels le créateur joue de la ténuité de l’image tout en brouillant bien des pistes. Face à ses espaces visuels, sonores et linguistiques multiples le spectateur est livré à l’errance, l’indétermination de la narration et la fusion de bien des genres. Il ne peut plus s’appuyer sur rien et  devient  le rêveur insomniaque en se perdant au milieu de bains de lumières violentes ou crépusculaires. Il se réduit à un élément épars-perdu d'un troupeau disséminé.

 

 

 

Ugo Rondinone crée un mode presque « solipsiste » d'existence. Chaque œuvre est "border-line" dans divers jeux de simulacres. Et lorsque des voix sourdent elles ressemblent à nos voix qui se sont tues. Elles semblent nous dire : "dors" puisque notre attente est interminable et sans nom. Placées dans l'espace de manière à en faire éprouver le poids les œuvres constituent des gouttes allongées et pulsées là où paradoxalement tout semble sur le point de s'affaisser. La singularité des lignes et des découpages comme les mises en scène créent une succession d'imbrications et d'empiètements. Mais chaque pièce possède un  appel particulier en une suite d'extensions réglées et mesurées. Sous la tranquillité trompeuse et la nonchalance surgissent bien des innovations. Elles procurent une angoisse (moins brute que distanciée) et un vertige. Elles deviennent le détour, le piège, le "quark" du mythe de qui nous sommes tels que la mémoire des profondeurs peut nous le rappeler lorsqu’elle est concassée hier par Beckett, aujourd’hui par Rondinone.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

10/02/2014

Folles du logis et conduites forcées au Musée de l'Art Brut

 

véhicules.jpgVehicules – collection de l’Art Brut,  Commissaire d’’exposition Anic Zanzi, Lausanne.

 

Michel Thévoz et Anic Zanzi, préface de Sarah Lombardi, Véhicules, Lausanne/Milan, l’Art Brut/5 Continents Editions, 2013, 168 pages.

 

Anic Zanzi, Véhicules d’Art Brut, Anic Zanzi, Paris, Editions Thierry Magnier, 32 pages

 

 

 

 

Regroupant plus de 200 œuvres de 42 auteurs aux techniques, matériaux, langages différents l’exposition propose des véhicules qui gardent des liens autant avec l’enfance qu’avec l’idée de puissance. La surface des carlingues acquiert de la profondeur et le vide du temps un poids. Motooka Hidenori, David Braillon, Gregory Blackstock  ont fait du véhicule l’unique sujet décliné de manière maniaque et une nécessité compulsive d’organisation. Chez Willem Van Genk la thématique est moins obsessionnelle mais sont mis en exergue les notions de déplacement et de danger. André Robillard, Erich Zablatnik deviennent les utopistes de machines de demain. Clément Fraisse, Auguste Forestier, Sylvain Lecocq trouvent là le moyen d’une évasion à leur enfermement. Tous se livrent à  une simulation de la vie,  la jouent dans ce qui est bien plus  qu’un vaste canular figuratif face au spectacle routinier de leur existence.

 

 Confusément ou non ils ont compris que celui qui est pris en le temps creux et l’immobilisation dans le cockpit d’un véhicule s’invente des fictions en un cinéma personnel. Il échappe ici à tout contrôle afin de créer des moulages particuliers de l’imaginaire. La mosaïque d’apparitions évaporées et de fantasmagories aux fleurs inédites permet au spectateur de se retrouver confiné en face à face avec lui-même. L’objet migratoire et symbolique (on se souvient des analyses de Barthes sur l’automobile en tant que substitut ou prolongement du pénis) devient lui même un voyage.  Le visiteur s’y perd selon un mécanisme mental  que la maison (en désordre ou non)  de son être ne pourrait lui donner. Au Musée de l'Art Brut l'imaginaire sort du garage et fonctionne plein gaz 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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07/02/2014

Jaccottet au panthéon de « La Pléiade »

Jaccottet 2.jpgPhilippe Jaccottet, « Œuvres », Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2014, Février 2014.

 

Jaccottet écrit toujours contre le froid mordant et pour les gamins qui jouent dans la neige en y multipliant leurs pas. Face aux gros nuages blancs il  montre la doublure bleue du manteau du ciel et la tricote au besoin sur l’antenne des sapins. Ses poèmes deviennent des graffitis sur l’eau des bassins gelés pour que deux pigeons qui s’aiment d’amour tendre fassent bombance des petits pains secs tirés d’un sac plastique laissé par une femme dont la tête a disparu entre bonnet et foulard. Plus tard ils s’épouillent sur une branche. Restent un bonhomme de neige près d’un magnolia en costume d’hiver et un gant perdu sur un muret. Un de ses doigts indique la première crête du Jura. C’est ainsi que l’œuvre avance jusqu’à atteindre aujourd’hui le panthéon de La Pléiade.

Ce qui échappe à la vie Jaccottet le sauve même si parfois il lui est difficile de se fondre dans l’extase du monde. Le tragique de certains épisodes n’est remplacé chez le Valaisan ni par les algorithmes qui excitent les « raiders » ni par des reconstructions purement ludiques parce que mentales. A la commotion fait place l’illumination. Les mots de Jaccottet proposent  un accomplissement terrestre. Mémoire et projection le poème se veut « le pas gagné » réclamé par Rimbaud. Il devient l’avenir modeste mais nécessaire à tout vivant. L’auteur l’évoque sans nier le mal mais il jette une pierre dans son étang pour en casser le joug au sein de ses diverses « Semaisons ». Elles font de l’auteur le paysan sublime d’une plénitude in herbis et verbis.

Jean-Paul Gavard-Perret