gruyeresuisse

26/02/2014

Jean Arp et les kakis

 

 

 

 

Arp 2.jpgDans « L'arbre à Kakis » (il y en avait un grand dans sa maison d'Ascona) Jean Arp écrivait : « c'est en musique, poésie, peinture et sculpture que l'homme peut se réaliser pleinement sur cette terre ». Le fondateur de Dada l'a prouvé. Il y entra avec une petite valise à peine visible. Et pour en repartir il lui aurait bien fallu un camion. Poèmes écrits ou plastiques sont d'étranges contes de fées. S'y retrouve sa fantastique puissance faite paradoxalement d'une succession d'assertions, de petits riens. Le maximum de concentration est opéré pour donner une vision éclatante là où pourtant rien ne paraît manifeste. C'est du grand art. Qui ne demande même pas au lecteur ou au regardeur quelque effort. Au contraire il y trouve une forme de soulagement au sein de visions de marcheurs sur l'eau, de soldats montagnards des neiges, d'écumeurs de mer qui se précipitent au devant les évènements en état de dénudation et avec les meilleures intentions du monde (au moins en apparence). L'œuvre demeure passionnante, ironique et grave. Elle fait craindre l'abîme à celui qui ne comprend pas les choses dont il se sert et les actes qui sont inutiles à sa nature même. Pour Arp on ne sort pas du grand néant, on y rentre. C'est drôle : avant on est neutre, après aussi. La vie est donc sublimement médiocre pour peu qu'on la bâtisse avec une élégance implicite et  sans beaucoup de bruit. Toute existence bien sûr « indique le chemin du caveau » mais elle  est tristement merveilleuse avec de ci de là des « kakis que se tiennent en l'air telles des balles d'un jongleur figées dans le rêve » avec un petit ciel bleu dessus. Cela prouve que la volonté humaine est toujours inférieure à son intention mais qu'il faut savoir en rire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

25/02/2014

Chiens chauds et autres phallus – Beni Bischof le "scrapper"

 

 

 

 BeBishof.jpgni Bischof, Sommer & Hohl, Berlin, et atelier à St Gallen.

 

                         

 

Beni Bischof est le parfait descendant des dadaïstes dont on trouve désormais la trace plus dans l’ex Europe de l’Est (Russie comprise avec le modèle des Pussy Riots) qu’en Europe de l’Ouest. L'artiste de Saint Gall s’auto-publie dans le fanzine « Lasermagazin » et expose (entre autre à la dernière Biennale d’Art Contemporain de Moscou ou à Berlin). Il ne cesse de tourner en ridicule la peinture (en s’inspirant de Basquiat), la photographie (de mode par exemple) ou la sculpture (en introduisant du fétiche de cire ou de feu dans ou sur le fétiche premier). Bref Bishof se moque de tout dans diverses techniques de mixages ou au sein d’actions transformatrices pour briser les structures canoniques des arts. Ses œuvres sont des poubelles de signes. Avec la série Meta-Fingers  ses doigts et des Knackis de Herta suffisent à « scrapper » le réel dans divers champs et chants dépendages. Son sacrilège reprend  désormais la jonction   entre production de sacré et de fécal que Paul Valéry lui-même avait anticipé lorsqu’il écrivait « L’objet d’art excrément précieux comme tant d’excréments et de déchets le sont : l’encens, la myrrhe, l’ambre gris ».  Beni Bischof répond à la consommation massive de signes par les tas qu’il en fait et qu’il propose comme médicaments aux constipations morales. La poubellisation des signes, la démolition des objets et la mutation des hiérarchies créent un long happening littéraire et/ou plastique destiné à ébranler le statisme et à provoquer des réactions inédites, des comportements nouveaux et anarchiques. Le créateur invente en cassant.  Mais son travail est aussi une sorte d’engrais organique en quelque sorte.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/02/2014

Elisa Larvego et les territoires du silence

 

 

 

 larvego bon 2.jpgElisa Larvego déclenche toujours un  questionnement par le sujet que par le traitement de ses images. L’oeuvre est d’une rigueur, d’une simplicité peu communes. Débarrassée d’oripeaux et décorums elle va vers  ce que Lynch nomme dans Mulholland Drive le « silenzio ». A peine trentenaire elle fait preuve d’une maturité rare dans son travail de photographe et de vidéaste.  Elle évite deux dangers majeurs : la dérision et le cynisme. A l’inverse de ce double accablement elle propose un chant du monde du silence non sous mais sur sa ligne de flottaison. Elle révèle « du » quotidien dans une narration épurée. Et si dans sa première série « Mise à part » une volonté esthétisante était présente très vite elle est passée à un propos très personnel. 

 

 

 

Dès « Funny Holes » sur des stands de tir le sujet central (les tireurs) est invisible : armes et douilles sont les seuls marqueurs d’un lieu interlope et sujet à différentes interprétations. L’artiste privilégie en ses narrations les temps creux, les lieux vides (du Colorado par exemple) même si parfois la figuration fait de retour pour des raisons très spécifiques. Chaque prise induit chez le regardeur un imaginaire de reconstruction. Un camp militaire mexicain, des chariots ambulants dans des rues suggèrent une violence latente en ce qui tient d’un land art ou de sculptures étranges. Dans sa vidéo « Aranka » le propos est différent : l’artiste a pris le Transsibérien avec sa grand-mère afin qu’elle retrouve les traces du passé. Du paysage la vidéo glisse vers un dialogue intimiste. Dans une série suivante ce dialogue comme le titre le rappelle devient « silencieux » : des couples mères-filles cohabitent dans l’absence de la figure paternelle qui a mis les voiles.

 

 

 

Larvego bon 3.jpgAvec Elisa Larvego tout récit reste sobre, intrigant riche d’une beauté conceptuelle en dévers d’une saisie qui appellerait à priori la « simple » photo de reportage. Mais ici le contexte ou les personnages sont toujours déplacés afin  de donner aux séries  un flux aussi intime que général. L’artiste ne se veut pas voleuse d’instant. Tout répond à une mise en scène délibérée. L’objectif est d’éliminer par ce biais le fétichisme du cliché afin que l'œil capte ce qu'il forcément va supprimer. Avant cette disparition, retenir l’image répond à une organisation afin d’approfondir l’image en « annulant » certaines données du réel afin de le plonger dans l’énigme. La  violence n’est plus à confondre avec l'exhibition ou la provocation. Elle s'exerce « contre » l'image. Ce qui en reste possède la beauté poétique porteuse d'indicible : l’absence y fait le jeu de la présence. Chaque narration  devient la mémoire d’un temps plus ou moins reculé.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret