gruyeresuisse

14/03/2014

Les bifurcations interprétatives des frères Chapuisat

 

 

 

Chapuisat.jpgLes Frères Chapuisat,  “In wood we trust”, Editions Tatsa, Fribourg, 2014. Expos 2014 : “Emergences”, Bex&Arts, Bex, (2014), The Altar of Sacrifice. Espace d’Art Contemporain HEC Paris. Jouy-en-Josas.

 

 

 

 

 

Par leurs constructions Grégory et Cyril Chapuisat transforment l’espace en jouant des notions de dehors et de dedans. Leurs propositions imposent la participation de regardeur. Il devient forcément explorateur pour tenter de venir à bout des labyrinthes des deux Genevois.  Il doit quitter sa perception intellectuelle et ne faire confiance qu’à ses sens en se confrontant à un génie du lieu  qui n’est pas forcément bon ou rassurant – du moins à priori.

 

 

 

Chapuisat 3.pngC’est depuis 2001 que les Frères Chapuisat réalisent dans toute l’Europe leurs installations éphémères.  Ils utilisent le plus souvent le bois (mais aussi parfois  le carton ou le béton) comme matière de leur imaginaire dans l’utopie de la hutte ou de la caverne à la croisée de la science-fiction et d’un mythe lacustre ou platonicien. Jouant des contrastes ombre-lumière, noir-blanc ils créent des volumes grandeur nature. Se retrouvent des éléments d’un brutalisme hérité de Le Corbusier ou des architectures sculptures. La nature même des structures est difficilement discernable.  Eléments sur pilotis,  modules enchevêtrés de chevrons et de planches semblent (volontairement) trop grand pour les lieux d’exposition (comme parfois pour l’homme) afin de créer un aspect inquiétant.

 

 

 

Demeure toujours une énigme. « Sous » ce qui effraie (par l’effet de masse) se cache ce qui  rassure (sous forme d’abri). L’aspect blockhaus de telles structures hybrides fonctionne donc selon deux sentiments opposés. Elles sont capables d’écraser comme d’offrir des cocons. Quant aux artistes ils ne tranchent surtout pas. Ils jouent de ce déséquilibre en une étrange poésie des espaces « qui ne collent pas ». Les Chaopuisat créent par ce genre le lieu une perpétuelle délocalisation des percepts et des affects. Le regardeur est soudain aux prises avec une maison hantée dont il devient l’esprit errant.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

12/03/2014

Les déflagrations silencieuses de Thomas Huber

 

 

 

Huber.pngThomas Huber, Skopia – P.H. Jaccaud, du 20 mars au 10 mai 2014.

 

 

 

Avec Thomas Huber le spectateur fond dans un réel transformé pour se reconstruire selon une autre dimension aussi « carrée » que diaphane. Le monde semble à la fois grandiose et intime par effet de contact différé. Face aux éclats médiatiques l’artiste impose sa rigueur, son ascèse où néanmoins les couleurs provoquent une sensorialité particulière. Le regard est soumis à un écart, une dérive que souligne l’artiste dans ses mises en abîme. Surgit le silence dans une circulation des formes  en un espace inconnu : désert plus que désert et qu’on ne peut nommer. Il faut pourtant s’y enfoncer car en dépit de la froideur poussent des valeurs humaines que l’apparente inanité caresse en pénétrant l’être et en le déliant doucement.

 

 

 

L’art devient celui du souffle encadré, du souffle qui tremble à la limite du réel et de l’irréalité. Apparaît la région des tremblements furtifs où tout se découpe avec précision en un double registre pour que résonnent la voix du passé et les appels d’avenir. Au delà des géométries la lumière met un sceau aérien dans chaque toile. S’y entendent subrepticement  des résonances  venues de partout ou de nulle part. Huber montre en ce sens et avec superbe l’extrême ténuité de l’être par des images singulières unies et séparées qui viennent se rencontrer en une déflagration silencieuse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:50 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

09/03/2014

François Junod : labels de cas d’X

 

Junod.gif

 

 

 

François Junod fit un apprentissage de restaurateur d'automates avant de devenir diplômé de l'Ecole des Beaux-Arts de Lausanne. Dans son atelier de Sainte Croix  il conçoit des automates surtout de facture contemporaine dont des charmeuses de serpents, des femmes légères ou dodues. La restauration d'automates anciens représente un autre aspect de son activité. Trouvant son inspiration chez deux compatriotes (Giacometti et Tinguely) Junod crée des androïdes connus sur toute la planète. On citera  le buste de la cantatrice à l'Arena à Genève, le tapis volant pour le centenaire des cafés La Semeuse à La Chaux-de-Fonds, le groupe d'automates pour la nouvelle mairie de Leganes à Madrid ou encore la jeune fille et l'oiseau perchés sur la façade d’un collège d’Yverdon.

 

Junod 2.jpgLes « simulacres » de l’artiste sont porteurs de vie paradoxale et poétique. L’automatier donne à ses œuvres un érotisme hiératique. Les femmes porteuses de fluide extra-mécanique semblent inaccessibles. Elles rappellent dans leur froideur de peau une profondeur de vue. Nues et parfaitement galbées elles sont toujours placées à distance respectables du voyeur renvoyé à sa misère et à son propre inconscient « machinique ». Ces égéries  deviennent des nuages blancs où se croisent le réel et l'imaginaire. Elles sont des clairs de lune qui remplissent l'âme d'un accord fugace avec le silence. Sur leurs formes blanches graciles semblent danser le gel et la silice. L'artiste y inscrit des légendes dont les formes montrent où rebrousser le pas sur nos chemins d’errance. Chaque femme fait basculer la nuit vers l'aube dans un grand air du songe. L'illusion reste essentielle mais  vient à bout de la patience du réel. Cela à un nom : c'est l'existence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret