gruyeresuisse

27/02/2014

Saskia Edens : l’éphémère et l’intime, le feu et la glace

 

 

 

Edens Bon.jpgSaskia Edens sait qu’il ne saurait y avoir d’art sans secret. Le rêve de transparence emporte avec la dissolution de toute opacité celle de l’art lui-même. Son œuvre est donc l’expérience d’un effet de voile dans ses vidéos et ses performances comme par ses matériaux (la glace  et le feu). Pour la Genevoise l’intime ne tombe pas du ciel et passe par bien des fenêtres. Néanmoins il s’agit de l'espace clos où le sujet se vit hors du regard de l'Autre. Un espace en exclusion interne, une île, la possibilité du caché consubstantiel à l’être.

 

Au moment où nous entrons dans le temps de la vidéosurveillance policière, urbaine généralisée, planétaire (comme Google Earth le prouve en annonçant l’entrée dans des temps paranoïaques) la créatrice offre un moyen de lutter face à la société de contrôle dont parlait Deleuze, une société où on surveille moins les délinquants qu’on contrôle les innocents et où germe un sentiment diffus de criminalisation de la société où chacun est un coupable en puissance.

 

En tant que territoire l’intime est pour Saskia Eden toujours menacé et doit être défendu contre l’ «extime» (Lacan), la puissance totalitaire de l'Autre, le regard envahissant et le désir sans limite du voyeur. Saskia Edens refuse de l’accepter et de partager  la logique de Cocteau dans Les mariés de la tour Eiffel: « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur ». Avec elle l’intime n’est plus extorqué ou offert en simple monnaie de singe où ce dernier ferait signe.

 

Edens.pngNéanmoins l’artiste ne procède pas du scandale, de la provocation désormais à la portée de tous : jouer en art de la surenchère est devenu dérisoire, grotesque. Mais son travail n’est pas plus une réponse au « bon chic bon genre » d'une moral majority qui imposerait de cacher ce qu'on ne saurait voir.  Pour Saskia Edens l'intime est moins sous le coup de l'interdit et de l'aveu que menacé de dissolution. Rendre transparent le corps ne permet donc pas de le sauver. C’est pourquoi ses images suggèrent, derrière le masque diffracté, un grand désordre sans remède  qui demande  à « l’imagination d’imaginer encore » (Beckett).

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/02/2014

Jean Arp et les kakis

 

 

 

 

Arp 2.jpgDans « L'arbre à Kakis » (il y en avait un grand dans sa maison d'Ascona) Jean Arp écrivait : « c'est en musique, poésie, peinture et sculpture que l'homme peut se réaliser pleinement sur cette terre ». Le fondateur de Dada l'a prouvé. Il y entra avec une petite valise à peine visible. Et pour en repartir il lui aurait bien fallu un camion. Poèmes écrits ou plastiques sont d'étranges contes de fées. S'y retrouve sa fantastique puissance faite paradoxalement d'une succession d'assertions, de petits riens. Le maximum de concentration est opéré pour donner une vision éclatante là où pourtant rien ne paraît manifeste. C'est du grand art. Qui ne demande même pas au lecteur ou au regardeur quelque effort. Au contraire il y trouve une forme de soulagement au sein de visions de marcheurs sur l'eau, de soldats montagnards des neiges, d'écumeurs de mer qui se précipitent au devant les évènements en état de dénudation et avec les meilleures intentions du monde (au moins en apparence). L'œuvre demeure passionnante, ironique et grave. Elle fait craindre l'abîme à celui qui ne comprend pas les choses dont il se sert et les actes qui sont inutiles à sa nature même. Pour Arp on ne sort pas du grand néant, on y rentre. C'est drôle : avant on est neutre, après aussi. La vie est donc sublimement médiocre pour peu qu'on la bâtisse avec une élégance implicite et  sans beaucoup de bruit. Toute existence bien sûr « indique le chemin du caveau » mais elle  est tristement merveilleuse avec de ci de là des « kakis que se tiennent en l'air telles des balles d'un jongleur figées dans le rêve » avec un petit ciel bleu dessus. Cela prouve que la volonté humaine est toujours inférieure à son intention mais qu'il faut savoir en rire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

25/02/2014

Chiens chauds et autres phallus – Beni Bischof le "scrapper"

 

 

 

 BeBishof.jpgni Bischof, Sommer & Hohl, Berlin, et atelier à St Gallen.

 

                         

 

Beni Bischof est le parfait descendant des dadaïstes dont on trouve désormais la trace plus dans l’ex Europe de l’Est (Russie comprise avec le modèle des Pussy Riots) qu’en Europe de l’Ouest. L'artiste de Saint Gall s’auto-publie dans le fanzine « Lasermagazin » et expose (entre autre à la dernière Biennale d’Art Contemporain de Moscou ou à Berlin). Il ne cesse de tourner en ridicule la peinture (en s’inspirant de Basquiat), la photographie (de mode par exemple) ou la sculpture (en introduisant du fétiche de cire ou de feu dans ou sur le fétiche premier). Bref Bishof se moque de tout dans diverses techniques de mixages ou au sein d’actions transformatrices pour briser les structures canoniques des arts. Ses œuvres sont des poubelles de signes. Avec la série Meta-Fingers  ses doigts et des Knackis de Herta suffisent à « scrapper » le réel dans divers champs et chants dépendages. Son sacrilège reprend  désormais la jonction   entre production de sacré et de fécal que Paul Valéry lui-même avait anticipé lorsqu’il écrivait « L’objet d’art excrément précieux comme tant d’excréments et de déchets le sont : l’encens, la myrrhe, l’ambre gris ».  Beni Bischof répond à la consommation massive de signes par les tas qu’il en fait et qu’il propose comme médicaments aux constipations morales. La poubellisation des signes, la démolition des objets et la mutation des hiérarchies créent un long happening littéraire et/ou plastique destiné à ébranler le statisme et à provoquer des réactions inédites, des comportements nouveaux et anarchiques. Le créateur invente en cassant.  Mais son travail est aussi une sorte d’engrais organique en quelque sorte.

 

Jean-Paul Gavard-Perret