gruyeresuisse

13/10/2014

Catherine Bolle : la peinture et son double

 

 

 

 

 

bolle.jpgCatherine Bolle, « Spectrale », galerie Graf & Schelble, Bâle.

 

 

 

La Lausannoise Catherine Bolle poursuit une œuvre cérébrale et poétique où la présence se réduit à des formes qui sont autant d’inflexions dont la tessiture passe de la lumière à l’obscur. La vibration se diffuse en ondes, en courbes de niveau ou en plaques zébrant le support. S’y expriment une résonnance un rayonnement. Dans ce qui peut sembler un paysage le mystère s’épaissit  avec une liberté formelle toujours renouvelée, enrichie. Des fragment décalés ou assemblés flottent en halos de couleurs. Existe toujours une géométrie mais dans « Spectrale » elle est beaucoup plus fluide, libérée de la reconnaissance de la forme. Les couleurs bleus, rouges, etc. suggèrent un trait de pinceau plus mystérieux mais dont la trace reste bien visible.

 

 

 

bolle 2.jpgRéalisées dans l’atelier les œuvres se créent dans la vitesse comme dans la réflexion qui préside à chaque recherche de l’artiste. De telles présences permettent d’accomplir un voyage dans la peinture. Des couleurs surgissent des surfaces ou des pans à l’aspect changeant. Ils renvoient à ce qui dans l'intimité  du regardeur fluctue. Cet art est essentiel car il est ni contraint, ni programmé : il est porté par une extrême attention autant à la peinture qu’au monde. La première induit une qualité d’attention qui ne force rien mais que rien ne peut remplacer. Le travail dans sa mentalisation même crée une émotion particulière : celle d’un face à face sans tension ni précipitation. Elle ne permet plus de se soustraire  à une présence mystérieuse et qui a bien peu d’équivalents dans la peinture du temps.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/10/2014

Assauts d’homme et go more : Nadine Agostini

 

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Nadine Agostini est la diablesse de la plus sainte des chapelles. Son corps - en ce lieu comme en ses livres - est disposé en chœur dans la région où la pensée n’est que panier percé. Sans doute par ces effets d’ouverture. Ils sont soignés au besoin suivant le lieu par le dentiste et le gynèco gantés de rose et songeant à leur épieu dans leurs vœux les moins pieux.  Ils regardent au fond de l’entreval où le vrai se livre. Bouche, jambes lues ouvertes en livre. Le feu se pourra-t-il scellé ? Les soignants supputent que la chair est très douce en la diablesse. Pendant ce temps elle cultive des architectures des X et des Y, des géométries d’abscisses désordonnées par effets de miroir algébiques. Des noyaux d’ombre centraux sont conjugués par l’agir des cuisses qui ouvrent le danger. Doux en l’âtre est son chevêtre en l’envers et la verse.  Le change donne la bête aux enfers. L’auteure tue-t-elle néanmoins celui qu’il est devant ses textes ? Le risque est grand. D’autant qu’au besoin elle devient plurielle et lève la noire la plus nuit. Des secousses sont jointes à l’écriture lorsque l’oiseau de poing est bien dressé.

 

Agostini.jpgEn divine "traitresse" Nadine Agostini tire le corps branche à branche de son tissu de ronces. Perdurent des pliures d’ombre, un chemin frayé  par degrés jusqu’au pubis. La coupe va montant ou tombe horizontale.  Mais elle est toujours pleine afin que se comble la baie et que le texte avance. L’offre s’étoffe en de beaux draps lexicaux dégingandés. Le corps s’écrit en ailes. Les jambes sont des routes. Le désir n’est pas loin. La jupe abandonnée est sur une chaise. Une bretelle s'était vite décrochée. L’amant vit le corps - mais il ne se voit plus corps. Dans chaque texte l'attente ne  peut  plus attendre (gourmande de sa gourmandise). L’écriture prend un tendre parfum et une vision tactile. Il y a des trous dans la haie des mots,  des seuils à franchir.  Assauts d'homme et go more : aux grands mots d’amour les grands remèdes. En cet enfer nouveau Dante erre au paradis. Et l’auteure s’en délecte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

De l’auteur : Berceuse, (Comp’Act) ; Territoires (collectif, Fourbis) ; L’art dégénéré (collectif, Al Dante), Dans ma tête (Derrière la Salle de Bains). Lire aussi sur son blog les aventures d’Adrénaline.

 

 

 

10/10/2014

L’art helvétique : dilemme et ouvertures

 

Loye alexndre.jpgL’art suisse ne déroge pas à la règle commune : il est entré dans l’ère de la consommation entamée par Warhol et annoncée par Duchamp. C’est d’ailleurs pourquoi de ce dernier "on" a retenu le "ready-made" plus que la peinture même si elle est beaucoup plus intéressante. Cela ne veut pas dire que selon un écrivain célèbre  « on est un con ». Il est simplement embrigadé au même titre que l’art dans un modèle économique mondialisé. Ce dernier efface les écoles au profit de styles capables d’être consommés  rapidement au sein d’un univers d’hybridation systématique. Art et économie en Suisse comme ailleurs ne se tournent en rien le dos. Ils ne se sont jamais ignorés : l’un fait l’autre et vice versa.

 

S’il n’est pas forcément capitalistique l’art reste néanmoins forcément « dans » le capitalisme. Mai-Thu Perret, John Armleder - pour rester en terre helvète et même à leurs œuvres défendant - sont là pour le prouver.  Le monde du beau demeure donc celui des investisseurs. Ils prêtent  d’ailleurs de plus en plus d’intérêt à sa version contemporaine. Lors des grandes ventes aux enchères de  Sotheby, Basquiat « vaut » plus que Monet, Warhol que Picasso. Pour certains cela est la preuve d’une « déculturisation » de l’esthétique. En tout état de cause l'art demeure un signe d'ostentation (même si les œuvres dorment dans des coffres-forts). Son  prix devient le signe pertinent de sa « valeur »  au moment même où plane une incertitude sur sa qualité.

 

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La Suisse reste un lieu où les échelles esthétiques se brouillent. Certaines galeries répondent aux exigences de résidents qui cherchent dans l’art une valeur refuge. Elles sont devenues à Genève, Lausanne, Zurich, Bâle, etc. des hauts lieux d’un art de la spéculation. Pour autant à côté des stars « bancables » le pays regorge d’artistes peu connus ou méconnus. Ces expérimentateurs de beautés inédites s’adressent au goût de l’amateur et ne réduisent pas l’esthétique à un effet d’ameublement ou de richesse. Poussés sans doute par l’appel d’air crée engendré par un marché qui donne à l’art une extension, ces jeunes créateurs proposent à des prix très accessibles des œuvres au fort potentiel créatif. Certes Art-Basel, comme La Documenta de Kassel, la Fiac de Paris, etc. les ignorent : néanmoins galeries et autres structures culturelles suisses les défendent et les proposent aux regardeurs avides de beauté, de vertiges, de lumières et pour lesquels l’art n’est pas une question d’argent.

 

Ce blog depuis sa création garde pour simple but de les accompagner sans chercher forcément à prétendre savoir à quelle(s) logique(s) répond l’art helvétique. Il est impossible de trancher de manière simple une telle question qui par ailleurs dépasse la frontière des cantons. Néanmoins à l’étiolement des convictions et à l’exil des artistes suisses de naguère ont succédé un étoilement des foyers suisses de création et un refus de l’hermétisme. Décomplexée, la  nouvelle génération  - ce n’est pas l’âge des artistes qui est visé ici - est celle du désarroi dépassé, de l’ouverture à diverses formes de marginalité, le retour à la sensualité, au rire, à l’imaginaire plus ou moins débridés. La plupart des artistes évoqués dans ce blog répondent à ce critère. Mais à titre d’illustration plus précise le collectif de Lausanne « art&fiction » réuni autour de Stéphane Fretz reste le modèle parfait de ce qui se joue en Suisse aujourd’hui : diversités des voies créatrices, osmoses fréquentes entre art et poésie, utilisations de références hybrides, nécessité parfois de déconcerter pour signifier. Et ce non en milieu hostile à l’art - la Suisse ne l’est pas, bien au contraire - mais afin de créer diverses machineries « célibataires ». Elles répondent aux pesanteurs accrues qu’imposent des signatures dominantes et leurs langages de plus en plus semblables à des machines aveugles ou affolées.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Oeuvres d'Alexandre Loye et Marcel Miracle.