gruyeresuisse

18/10/2014

Les grammages de Doris Hoppe

 

 

 

 

 

Hoppe.jpgDoris Hoppe donne au rêve prétexte et nourriture. Au rêve mais aussi à la réalité. Telle Yadwigha elle règne en maîtresse sur le domaine des ombres et des contours : des présences secrètes ne s’y révèlent que par les clartés furtives. Elles s’accrochent à la saillie ou à la nervure des incisions qui prennent les lueurs d'étain de l’aube ou les accents cuivrés du crépuscule. L’artiste genevoise n’ignore rien de ce qui - fuyant les duretés du jour -  va connaître dans un paradoxal abandon une intense existence. C’est le moment entre tous favorable à l’enchanteresse : se relâchent les mailles de la vigilance, surgissent des fantômes aussi durables que réels. 

 

 

 

Hoppe 2.jpgCréer devient le moyen d'inciser le silence sans pour autant le faire crier. Simplement le regard vacille lorsque la créatrice s'empare des architectures ou des visages. Elle dessine leurs contours ou leur complexion afin que se murmure un secret. Dans chaque visage une foison est possible là où tout est teinté de blessures secrètes. Doris Hoppe concentre l'espace de ses grammages. Ils créent à la fois une fluidité et une complexité. Une vérité poétique singulière  ouvre, incise les masques humains, les lignes d’architectures. Le creusement crée la levée du souffle comme celle du jour. Par grammages et courbes  la verticalité se transforme, le visage semble un treillis. . L’image - la vraie -  rejoint dans la nuit liquide un secret absolu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

17/10/2014

Conseils en chambre et en autres lieux domestiques de Florence Grivel

 

 

GRIVEL 2.jpgComptable des nuages, des dents qui tombent, des espèces qui disparaissent l’être humain ne cesse d’inventer de nouveaux classements qui n’ont rien de rassurant. A l’inverse Florence Grivel ordonne des jeux parfaitement inutiles et délétères mais dont les règles échappent à la morbidité : une tartine de rillette, un verre du vin blanc précèdent une rentrée en scène. S’y entame un chant : « je me présente je m’appelle Henriette ». Le tour est joué. Le grand désordre de la décomposition de la graisse porcine dans la bouche donnent aux chansons les plus mièvres mais revisités les derniers sucs à nos divagations. L’artiste sait qu’offrir à un homme sa liberté reste le plus sûr moyen qu’il vous la rende. Par ce biais elle nous débarrasse de tout remord nocturne ou domestique.

 

 

gRIVEL.jpgC’est pourquoi il faut la suivre à travers son propre personnage ou ses avatars afin de savoir s’il faut-il retenir de la vie le vol des mouettes sur le lac Léman ou la sérénité apparente d’une ultime garde barrière un jour de pluie. « Marcelle, c’est moi » dit l’artiste et d’ajouter :  « Je pense à vous. / De la performance domestique, je suis la virtuose. :Je fais de l’art et de la vie une symbiose. /Pas de prise de tête, pas de sinistrose. :Voulez-vous être moi? »

Quoique vieux crouton j’écoute ses conseils et ses injonctions. Qu’importe si j’ignorerais toujours pourquoi les poires tombent et les robinets roucoulent. D’autant qu’aux péroraisons plastiques Florence Grivel préfère les marches à suivre surtout lorsqu’elles peuvent être ratés par celles et ceux qui la suivent dans ces voyages autour de sa chambre en portraits chantants. En tout bien tout honneur, qu’on se rassure ! Car si les yeux verts des Italiens perturbent tellement Florence qu’elle en trébuche à la porte des musées elle ne joue pas de ces mésuses façon Jésus qui avance en disant « ceci est mon corps ». Elle le tient en réserve même si dans ses performances et dans ses livres « à réalité augmentée » il n’est jamais un tiers-monde. Il ne se réduit pas pain. Ni à l’eau. L’insomniaque rêveur s’y lave et invente sa propre eautosuffisance.


Jean-Paul Gavard-Perret


Florence Grivel, Céline Masson : « Marcelle, liste sélective de performances domestiques » ;  24 pages, éditions art&fiction, Lausanne CHF 10 / € 7, Florence Grivel, « Tour de chambre » ; couleur, 3D, mono, 60 min, même éditeur CHF 350 / € 290

 

Hors-Champs : Jacqueline Benz

 

 

 

benz.pngJacqueline Benz rend le voir plus puissant par les absences que l’artiste crée retranchant dans le hors-champ ce qui généralement fait centre et sens. Si bien que l’habituel « réfléchi » se retrouve à l’état non réfléchi mais devient de la sorte « réciproque »… Peseuses de traces parmi l’abstraction des corps des femmes dont la nudité est absence mais non absence de vêtement puisque ce sont deux choses différentes, la plasticienne efface les distinctions entre voir et être (vu). Est donné à contempler un bord, un creux, une ébauche. Tout est en désordre là où pourtant une rigueur règne.

 

 

 

benz 2.pngLes incidentes polyvoques sont remplacées par un effet de neige. Il faut en respirer les cristaux où l’œil se perd afin de s’enchaîner à d’autres préludes moins rébarbatifs que ceux de l’arrière train-train quotidien de l’image. De telles créations deviennent prêtes à porter le poisson en carènes jusqu’à notre sépulcre en passant par la grâce de Cythère. Les changements de rythme, les arguments sautés  s’amplifient  mais de manière austère - ce qui n’empêche en rien l’humour. Une immense énergie apparaît. Elle accuse notre gravitation éparse, arbitraire qui tire du sol vers le ciel. Dans ce que l’ombre disperse le corps lui-même est démembré par l’inscription et la rupture d’une géométrie fulgurante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret