gruyeresuisse

28/03/2016

Les « éthernelles » de Dana Hoey


DANA BON.pngDana Hoey, « Uncanny Energy », Grand Palais, Avenue Winston Churchill, 75008, Paris et Genève, à partir du 5 avril 2016, Analix Forever.

 

Chaque émissaire féminine de Dana Hoey propose une charge. Les couples deviennent des attelages particuliers. Tout portrait fait souche dans l’air par énergie douce mais provocatrice. La photographe propose des ressemblances décalées, des discordances augurales dans lesquelles l’homme n’est plus le maître et où l’érotisme n’est plus conjugué au profit du masculin.


Dana.jpgExiste tout un travail de pointe pour remettre à sa juste place celle du phallus. Parfois réduit à un os à ronger il est foudroyé avec légèreté, humour et aporie. Les femmes deviennent des éphémères d’un nouveau genre : elles appellent au futur ou à l’ « éthernité ».


Dana 2.jpgL’opacité qui est signe du réel. Celui-ci est traversé par la femme pour qu’il s’incarne à sa main contre la violence qui lui est faite et pour le désir qu'elle revendique. L’artiste transpose les pièces détachées du corps féminin pour les remonter autrement. Elle secoue les négatifs du temps passé non pour les colorer mais les charpenter afin que la femme ne soit plus vue seulement les yeux « bandés ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/03/2016

Geoffrey Cottenceau : rossinantes et avatars

Cottenceau.pngGeoffrey Cottenceau peut sembler - en ses "bricolages" créés parfois en binôme avec Romain Rousset -  un plaisantin : mais il est plus sérieux qu'il n'y paraît. Dans ces photographies et ses installations volontairement « douteuses » il est moins question de sublimation, de poétisation que de farces altières et ironiques (parfois au second degré). Par des objets de récupération l'artiste crée des bourriques qui imposent en dépit de leur matière une sorte de majesté. Et dans ces photographies de portraits plus "réalistes" il reste à peine un étroit interstice pour des échanges énergisants. Le portrait reste toujours l'en-face qui ne se laisse pas forcément saisir.

 

cottenceau bon.jpgGeoffrey Cottenceau sait faire sauter ses apparences pour les désenclore en ouvrant l'espace à des potentialités dégingandées. L'apparition-construction casse le réel : il surgit debout ou penché, de face, en plongée. Reste le surprenant de la farce ou la radicalité du portrait par les mutations des apparences, des codes et des genres. Preuve que la révélation du " réel " par la photographie peut être ironiquement bouleversante. Loin de la tentation de l’exotique, du raffiné, les multiples avatars inventés par l'artiste ne cherchent en rien le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Geoffrey Cottenceau, One/Shot, Lausanne

09:11 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

24/03/2016

Quand Georges Didi-Huberman se prend les pieds dans les escaliers d’Odessa

 

  

Didi 2.pngGeorges Didi-Huberman , « Peuples en larmes, peuples en armes - L'Œil de l'histoire, 6 », Editions de Minuit, 2016, 464 p., 29,50 €

 

Dès le premier temps de « L’Œil de l’histoire » le piège se referme sur Didi-Huberman. Lorsqu’il évoque - sous la caution d’Adorno - les montages de document sur la Seconde Guerre Mondiale par Brecht qui se voulaient des alternatives au savoir historique standard par une composition poétique, le sémiologue oublie des « prises de parti » qui révèlent des amnésies volontaires ou non d’où le marxisme sortait étrangement blanchi.

 

Didi.jpgCertes peu à peu Didi-Huberman a affiné le tir. Mais séparer le bon grain de l’ivraie ne va pas de soi. Il n’existe pas d’un côté la vérité et de l’autre de mensonge comme veulent le faire croire le récit des vainqueurs ou des « justes ». La geste critique reste souvent canonique. Et l’idéologie sait le parti qu’elle peut tirer des émotions des images. Quand elles arrangent elles sont des cautions et dans le cas inverse des repoussoirs. Dans son 6ème tome Didi-Huberman montre comment fonctionne le marché aux pleurs et aux héros et combien l’image émotive tue toute vérité de l’émotion et toute émotion de la vérité en coupant court à une approche plus dialectique.

 

Didi 3.jpgMais pour l’illustrer l’auteur part d’une situation simple, archétypale qu’Eisenstein a scénarisée dans « Le Cuirassé Potemkine ».  Il suffit qu’un homme subisse de mort injuste et violente et que des femmes se rassemblent pour le pleurer et tout un peuple en larmes les rejoint. La démonstration reste un peu courte : la poésie d’Eisenstein n’est pas exempte de la maladie de l’idéalité. Si bien que la démonstration de l’auteur se retourne comme un gant.

 

Didi 4.jpgDans son approche de la représentation des peuples Didi-Huberman reste sensible aux tempêtes ou des ouragans (insurrection parisienne des « Les Misérables » de Hugo, soulèvement humains de « La Grève » d’Eisenstein ou de « Soy Cuba » de Kalatozov) ou selon lui le « je » deviens « nous ». Il semble oublier que, sous prétexte de libération, ce « je nous » sert souvent à mettre les peuples à genoux. On préfèrera à ces prestations simplifiées les formes qui leur échappent : Dada, Duchamp, Man Ray soulève d’abord la « poussière ». C’est peu diront certains. Mais une lente tempête de plumes peut préluder à bien des mutations et non seulement par effet « papillon ». A ce titre de tels créateurs restent plus dissidents que les cautions dont l’auteur use pour sa démonstration.

 

Jean-Paul Gavard-Perret