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26/04/2014

Robert Walser et la peinture : histoires et projections

 

 

 

 

 

walser.jpg« Sans y prendre garde je remarque tout : Robert Walser et les arts visuels », Aargauer Kunsthaus, Aarau, du 10 mai au 27 juillet 2014.

 

 

 

Robert Walser revendiquait la poésie au détriment de la philosophie car la première n’est tenue par aucun système et ne cesse de ravauder dans le plein comme dans le néant. C’est pourquoi il resta tout autant attentif à la peinture de son époque. Il a écrit sur elle, ses créateurs et même son marché qui pointait selon de nouvelles perspectives. L’égal de Kafka et de Musil a donc une importance dans ce domaine comme le prouve l’exposition d’Aarau. Ses compatriotes d’aujourd’hui (Marie José Burki, Markus Raetz, Heiner Kielholz)  mais aussi les anglais Dexter Dalwood, Ian Breakwell, l’américain John Tremblay ou encore les allemands Rosemarie Trockel et Thomas Schütte soulignent l’influence de l’écrivain autant  dans les œuvres figuratives qu’abstraites. A côté de ses descendants une autre partie de l’exposition est historique : elle dévoile les tableaux que Walser a côtoyés. En particulier ceux de l’avant-garde de l’époque : Max Liebermann, Lovis Corinth, Max Slevogt. Ces œuvres  radicales aux yeux de l’époque qui les rejeta ont contribué à faire évoluer Walser dans sa pratique poétique, sa réflexion et sa façon de « coder » un langage qui longtemps demeura  hermétique. Elle illustre par ailleurs combien l’énonciation chez le philosophe et chez le poète ou l’ artiste sont de deux ordres différents. Pour le poète et du peintre il est celui de la “ sur-prise ”, chez le philosophe de l’ ”entre-prise ”. A vouloir marier les deux il ne peut y avoir que “ mé-prise ” . Tout penseur ne vit qu’au dépend des inventeurs de mythes littéraire ou picturaux. Robert Walser n’a cessé de s’en moquer. En particulier dans un de ses textes qui fit beaucoup rire Kafka : « Lettre d’un poète à un monsieur ». Ce quidam était aussi réfractaire à l’écriture de Walser qu’aux peintres qu’il aimait et qui se refusaient à charger l’art du poids de la philosophie et de la spiritualité. Comme Walser plutôt d’étouffer sous un fardeau dont ils n’avaient rien à battre ils n’ont pas oublié l'essentiel : toute création est avant tout une quête organique et une épreuve de matière.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

25/04/2014

Les alchimies d’Eva-Fiore Kovacovsky

 

  

 

kovacovsky 2.jpgEva-Fiore Kovacovsky, « Caravan 2/2014», Aargauer Kunsthaus, Aarau, du 10 mai au 27 juillet 2014.

 

 

 

 

Eva-Fiore Kovacovsky possède un double prénom prédestiné à son œuvre. Il y a en lui le rappel implicite du jardin d’Eden et une évocation florale. Il va donc comme un gant à la Bernoise, ses explorations des plantes et leurs manipulations plastiques. Ce qu’elle observe et trie la jeune artiste  le transforme en de nombreuses étapes. Par la fragilité du végétal et sa complexité la sophistication de l’art surgit là où on l’attendait le moins. Il s’agit de conserver aux plantes leur « désir » sans le réduire à une apparence, à une image. L’objectif est aussi de conserver l’intact d’une sensation visuelle quasi primitive. L’artifice de « conservation » est exclu. Eva-Fiore Kovacovsky crée une transmutation sans recours à la  transsubstantiation.

kovacovsky.pngProches - paradoxalement - des œuvres de Sophie Taueber Arp et Hans Arp présentées dans le même espace les célébrations tex urologiques de l’artiste restent la manière de s’extraire du temporel et de l’anecdote sans rejoindre totalement un monde d’universaux. L’artiste devient actrice de la métamorphose et de la présence dans des lieux d’impénétrables proximités où surgit le merveilleux d’  « herbiers » très particuliers. Ils sont créés non à la manière d’une scientifique (même si une expérimentation a lieu) mais d’une poétesse inimitable par la délicatesse et la rigueur extrêmes de son approche qu’elle est - à ma connaissance - la seule à imaginer de la sorte. Sachant comme le dit Francis Ponge que  « la nature fait des miracles », l’artiste en   isole des exposants de manière originale et radicale sans les « dénaturer ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/04/2014

Drone sweet drone : Adrien Missika et les suspects à l’existence

 

Missika 2.jpgAdrien Missika,  « Amexican », Centre Culturel Suisse, Paris, avril-mai 2014.

 

« Amexica » est un projet inédit d’Adrien Missika ancien élève de l’ECAL de Lausanne où il a beaucoup appris. Issu d’un  séjour le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis il a surtout utilisé un drone pour filmer plusieurs sites naturels et urbains entre Ciudad Juarez et Tijuana. Dès lors le  théâtre d’une violence lié à la pauvreté et à divers trafics et la nature impressionnante  se conjoignent laissant un seul portrait  impressionniste.

 

Missika 3.jpgComme le drone le regard dérive dans une contemplation qui tient autant du panoramique que de petits bouts d’indices. S’y  ressentent les résines et les terres qui trouent la vision à travers un presque désert où ne monte (vu de si haut) aucun bruit. S’imagine la chaleur intense dans les grandes flaques de solitude. Les lignes dessinent l'espace à l'épreuve du temps.  Ce qui compte ce sont ces bouts de chemins d’errance, d’espoir ou de désespérance dans la lumière intense. Adrien Missika s’y fait poète visuel des chemins de terre et des autoroutes. Et lorsque l'horizon pâlit on imagine  le dernier cri du jour d'un oiseau de proie parmi les ombres appesanties. La sensation de vertige d’une pure émergence est prenante. L’artiste passe d’un chaos à un ordre  où ce qui ne vaut rien se transforme en fantasmagorie. Elle n’a pas de prix.

 

Jean-Paul Gavard-Perret