gruyeresuisse

03/08/2020

Humour, faste et poésie : Nathalie Gradeler

Gradeler bon.jpgNathalie Gradeler crée une oeuvre subtile et non sans humour. Soudain la vision bouge vers un règne particulier : tout prend une hauteur et distance mais fait le jeu d'un rapprochement où l'effet est à la fois de miroir mais aussi de décalages. Partant de l’idée que «Le monde est tout ce qui a lieu » (Wittgenstein) la créatrice en isole certains éléments ou phénomènes pour s’opposer à une vision éphémère de la réalité, pour introduire une notion d’outrepassement de temps ou de ce qui s'y passe.

Gradeler 2.jpgPar cette appréhension qui saisit divers types de relations internes et externes, la plasticienne suisse crée ainsi de petites histoires sans parole (elles seraient superfétatoires) pleines de mystère entre ironie ou sacralité. Chaque "narration" s’appuie sur le réel mais la créatrice n'en retient pas des détails pittoresques mais ceux par lesquels l'anecdote crée une expérience visuelle inédite.

Gradeler.jpgA partir de sensations, de pensées en situation s'ouvrent et s'opèrent des injonctions plus que des "témoignages". Toute exige dans une telle oeuvre une préparation, une mise en gestation. Dès lors une porte d’entrée particulière bée sur le monde. C'est une occasion de se poser des questions sur "ce qui arrive" là où tout est sobre et magistral. Le peu prend des dimensions inattendues et justifie un tel travail de poésie pure.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/08/2020

Jacques Cauda : le blanc et le rouge

Cauda bon 3.jpgLe trio du fantôme de Jacques Cauda est mené par un drôle de Gilles (de Watteau) auquel le héros a toujours voulu ressembler pour fuir sa jeunesse tout en gardant des oripeaux d'un Black Block : poignets de force hérissés de clous à têtes, lunettes octogonales et chaussures de parachutiste. Il fait sensation auprès de ses deux potes et se prend pour un phénix lorsqu'il entre dans des placard à mater pour voir celles qui créent en lui des éruptions lorsque, sous leurs collants, ils découvre leur volcan.

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Peu à peu et au fil du temps en une telle histoire les verbes passifs passent au présent du héros. Un présent singulier et mythologique car tout n'est pas à prendre au premier degré. Les malfrats errent comme si l’amour était une petite pute et une grande misère dans un récit à la fois lent où tout le monde galope et rapide où certaines y bougent à peine.

 

 

Cauda bon 2.jpgLe sombre héros ne s’appartient plus et devient tueur. Quel dieu a enivré ou asséché ce Gilles  pour le transformer en boucher ? L'auteur donne des pistes sans qu'une seule solution emporte la mise en un tel jeu de "quilles".  Il fait entrer dans la danse macabre ou le gai savoir de ce semblable en un road movie qui tourne à la tourmente. Le blanc personnage du XVIIIème siècle se recouvre de rouge en un auto-portrait inversé. Les entrailles grouillent. S'y brisent des cuisses et des bouches se broient. Coeurs sensibles d'abstenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jacques Cauda, "Fête la mort", éditions Sans Crispation, septembre 2020, 144 p.- 16 €

31/07/2020

Tristan Félix : Coin-coin

Bufa Bon.pngVoyons par nos oreilles pour répondre à nos questions. C’est un enclos en stéréo où nous venons voir l’actrice jetée en scène, par elle-même, de force, par arrachement à soi. Toujours comme une étrangère, une exilée tombée de son vrai lieu.

Nous allons voir ce court-métrage pour prendre peur ou feu avec elle, revivre l'entrée dans l' incompréhensible de la comédie ou du drame plus mimé qu'énoncé. Les mots respirent par un autre conduit afin de mordre. L’actrice parle par les oreilles, ce sont aussi ses yeux qui descendent sur nous.

Bufo.jpgDans ses animaux le corps s'écartèle, se multiplie en facettes : il souffle de l’espace à nouveau. Là où l'homme kavulafemme ne songea qu'à la manger en se neuro-collectant à ses sentiments par stransferts physiologiques. De lui rien se sera dit - il a déjà disparu.

Le rire est toujours en profondeur . Mais il se "monstre" pour souligner combien quelqu’un a voulu faire quelque chose qu'elle n'attendait pas à la femme - à la fois bien réelle mais aussi métaphore d'autres violences). Ce qu'elle espérait il le retourna à bout portant. "Animaux, animaux, combien de fois j ‘ai traversé ma mort sans parler" pense-t-elle. Mais elle ne se courbe plus d'eux en deux. Même si elle tombe encore, aveugle,  près d'un lac avant qu'une cane blanche lui permette de nager.

Bufo 2.jpgElle s'éloigne revenant de ce qu'elle était devenue. Elle n'est plus ce que des fantassins ont décidé pour elle. Leur peste porcine n'est plus placée dans le verre ou nagent leurs dents sur la table de nuit. Elle sait enfin d’avoir été aucune de ceux qui l'avait appelée ni de ceux au fond duquel elle était parvenue. Elle n'arrive même plus à se souvenir de ce qu'elle ne savait plus . Elle n'a plus peur de rien. Même de ce qu'elle aurait pu devenir si elle était restée - abrégée, abîmée, abstraite, accaparée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tristan Felix et nicAmy, "Umbellifera bufa bufa", https://vimeo.com/240475729