gruyeresuisse

04/11/2019

Manon Gignoux : éloge du vide

Gignoux.jpgLes femmes de Manon Gignoux ne sont plus traversées par l’ondoiement de tissus. Mais ce qui couvrait (jusque là) ne dévoile plus rien. Et pour cause. Reste sans doute l’effet civilisateur du vêtement. Mais il demeure volontairement "sans effet".

 

Gignoux 3.pngLoin des tréfonds obscurs peut s'y chercher l’image d’une autre femme, qu’on aurait côtoyée peut-être du moins rêvée à l'évidence. Surgit  aussi le regard ambigu sur le statut non moins ambigu de la féminité dans une société avide toujours de cloisonnements et de pérennité.

 

 

Gignoux 2.pngL'artiste nous donne à voir le travail de sape salutaire à la vraie liberté. Celle qui fonde et qui brise, celle qui - révélée - tend à occuper tout l’espace et faire le vide autour de soi - parfois pour mieux et paradoxalement se rapprocher de l’autre. La femme n'est pas plus contrainte à une nudité qu'à l'exhibition de ce qui l'enrobe. Les vêtements abandonnés ne suggèrent aucune inflorescence qui la prolongerait et l’isolerait. C'est comme une stance surréaliste qui cerne de pudiques fioritures un sentiment trop humain.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Manon Gignoux, Eponyme, Derrière la salle de bains, Rouen, 2019, 5 E.

03/11/2019

Demain je hisse le haut

Hissez Haut.jpgCollectif, "Hissez haut. 36 drapeaux d’artistes sur le pont Chauderon", Pont de Chauderon, Lausanne, du 28 octobre au 17 novembre 2019, et coll. Double V, art&fiction en  co édition avec Visarte.

Visarte et art&fiction proposent comme chaque année un évènement particulier dont l'objectif est de présenter le travail des artistes vaudois. La ville de Lausanne a offert le Pont du Chauderon afin de hisser des oriflammes particuliers. Aux effets d'appartenances identitaires se substituent des propositions intempestives d'Alain Huck, Sylvie Mermoud, Anne-Hélène Darbellay, HugoVan Zaen, Irène Dacunha, Johanne Roten entre autres. Les textes d'Alexandre Loye et Claude Augsburger en précisent le propos.

Hissez haut 3.jpgIl ne s'agit pas plus de reproduire sur le textile soumis aux vents d'automne des œuvres d’art, mais de questionner la question même la notion de drapeau avec ce qu'il induit de substrat historique et de tradition. Chaque artiste a donné sur plan et proposition de couleurs un court argumentaire pour préciser le sens de son projet.

 

 

 

 

hissez Haut 2.jpgChaque proposition n'est pas l'équivalent d'une réalité qui devrait être exprimée par elle mais devient un élément dont la dynamique provient de la tension de ses composantes. Un changement se produit quant à la nature des propositions. La signification des œuvres n'est plus assujettie à de simples représentations mais à des données sémiologiques qui échappent au caractère distinctif lié généralement à un tel support.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/11/2019

Barbara Davatz : à l'épreuve du temps

Davatz.jpgBarbara Davatz, "As Time Goes By - Portraits 1982, 1988, 1997, 2014", Editions Patrick Frey, Zurich.

Tout commence en 1982. Barbara Davatz photographie douze jeunes couples de la scène zurichoise. Elle ne pensait pas qu'elle y serait encore trente ans plus tard. Son livre donne à voir le passage du temps. Parfois les couples perdurent, parfois ils se séparent. Parfois ils ont des enfants et/ou fondent de nouvelles familles. Parfois aussi il ne reste que l'un des deux membres.

Davatz 2.jpgDès l'origine Barbara Davatz avait posé une règle : les photos seraient prises en noir et blanc à l’aide d’un appareil 4x5. "Le noir et blanc renforce le détail et préserve une certaine neutralité là où la couleur distrait" précise-telle. Elle a demandé à ses couples de regarder l'appareil et de prendre le visage le plus neutre possible. Selon elle l'absence d'émotion crée une photo plus mystérieuse. Celle-ci offre une interférence avec les regardeurs qui - forcément - s'y projettent. Tout reste à imaginer au sein de sauts temporels.

Davatz 3.jpgLe résultat est plus qu'intéressant. La vieillesse approche. Parfois elle est déjà là. Tout avance là où, par la bande, se crée la narration d'une histoire sociale à travers les modes de chaque époque. Et il est passionnant de s’interroger sur le temps qui passe. La photographe offre ainsi une distinction qui est habituellement remisée dans l'ordre de l'invisible parce que tout passe et disparaît. Ici à l'inverse le temps déplace les lignes - des visages entre autres - et détourent les traits de l'habituel instantané pour le transformer en durée.

Jean-Paul Gavard-Perret