gruyeresuisse

06/05/2014

Jean-Joseph Crotti le précurseur oublié

 

 

 

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(sur la photo, Jean-Joseph  Crotti est le deuxième à partir de la droite)

 

 

 

Jean-Joseph Crotti (né à Bulle en 1978)  commence à peindre à la jonction du XIX et du XXème siècle au moment où, quelques années plus tard, diverses avant-gardes révolutionnent la peinture : cubisme, fauvisme vont être relayé par le futurisme, la metafisica et un mouvement que Jean Crotti crée (après avoir peint des paysages où se superposent des cubes, des pyramides, des formes géométriques)  : Dada. Il restera « involontairement » un précurseur du Surréalisme récupérateur  dont il ne fera jamais partie. Rompant avec Tzara , en  perpétuel inventeur de formes il s’éloigne d’ailleurs de Dada. La dynamique interne de ses tableaux annonce l’abstraction que reprendra l’école de Zurich. Avant Calder il est aussi  à l’origine de l’art cinétique. Il crée la technique dite des «gemmaux» (technique de vitrail sans monture de plomb et dont il dépose le brevet). Ami de Picasso, Braque, Duchamp (dont il fit le portrait « sur mesure »), Chagall, Villon, Gleize, Picabia, Rouault, Kupka, Max Jacob, Cocteau, Apollinaire il meurt en 1958 sans jamais connaître leur notoriété mais en laissant derrière lui une œuvre majeure (dont le recollection ne l’intéressa que très peu). Elle est constituée de ce qu’il nomme des «poèmes plastiques».  En dépit de ses amitiés il resta isolé car il refusa toujours de demeurer au sein d’une école dans le souci de ne jamais se répéter.

 

 

Crotti 3.pngEn 1937 sa « Baigneuse », œuvre majeure figure au Petit-Palais dans le cadre de l'exposition des Maîtres de l'Art Indépendant. Ses peintures restent des expressions de l'invi­sible.  Crotti a su assimiler en parfaite liberté toutes les possibilités offertes en peinture par les avant-gardes. Ses œuvres restent à ce titre des soleils qui galopent par-dessus tout modèle. Les surfaces de ses toiles gardent des transparences qui généralement ne leur appartiennent pas. L’invisible rendu prisonnier par la lumière accède à une matérialité dynamique. Si bien que dans chaque œuvre une musique plastique ruisselle. Aérienne cette vision du monde rend la douleur paisible et le passé des avant-gardes se dresse près de nous dans une présence dont chaque pièce recueille la pierre avec la rose. L’ouverture y reste le seul abri.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 


Emanuela Lucaci : l’obscur levant des songes

 

 

 

 

Lucaci 2.jpgLe lac est immobile. Mais dans cette immobilité la peinture reconnaît sa promesse et appelle le vent qui efface le réel pour remonter aux images sourdes et profondes. Emanuela Lucaci  va les puiser souvent dans l’univers des cinéastes (Tarkovski, Antonioni par exemple). L’état d’oubli et celui de détresse sont parfois à la merci de la goutte mouvante du corps d’une femme dont l’illusion se défait. Rien ne sera tenu : l’idée même d’histoire s’abîme. Reste l’image et son secret. Entre elle et le réel, entre elle et la fantasmagorie. Ce sont parfois deux bêtes qui jouent ensemble, s’entendent en se demandant ce qui est possible du désir par delà son usure.

 

 

 

Emanuela Lucaci propose en ce questionnement les faces-à-faces du présent et de l’oubli. Le temps fuit, il  échappe : l’artiste craint que le monde des mages devienne infirme. Elle en ressaisit les sables, les roseaux, les eaux voire juste une fumerolle à peine décelable qui finit par envelopper un corps nu. En avançant la peinture - revendiquée comme telle - se trouve aspirée au centre du mouvement qu’elle crée. De l’eau maintenue en apesanteur surgissent des paysages hybrides et habités d’êtres à l’œil noyé dans l’obscur.  Une densité diaphane porte vers ce qui reste d’espoir muet. La beauté ne diminue pas : elle s’arrime à ce qui la fait : à savoir le présent de la peinture et ses rhizomes orphiques auxquels la Genevoise accorde une préhension particulière. Presque impalpable une poignée de buée, une tiédeur caressent la peau d’une voyageuse sans bagage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/05/2014

Peter Bischel Cervantès du XXIème siècle

 

 bichsel 2.jpgPeter Bichsel, « Chérubin Hammer et Chérubin Hammer », Héros Limite, Genève

 

 

 

 

 

Peter Bischel interprète le sens caché de la fiction dans un subtile jeu de double et de doublure afin d’en exhiber une autre scène. Dans son roman au titre énigmatique « l’histoire n’est pas celle de Chérubin Hammer. Chérubin Hammer, c’était quelqu’un d’autre, mais quelqu’un d’assez digne pour laisser le héros discret de cette histoire disposer de son nom ». Tout se joue dans l'écart des identités homonymes en une double partition et une parturition des êtres dans la joyeuse liberté de la fiction qui joue de ses héritages et ce dans un esprit cher à deux de ses compatriotes (et amis) Max Frisch et Friedrich Durrenmatt.

 

Bischel.jpgDépouillés de toutes modalités affectives les "corps" de l'auteur sont des corps rapatriés exposés comme prélevés  qui racontent une histoire sans demeurer des otages de la fiction. Celle-ci pose bien des questions : Que sont des corps, des personnages ? Qui rêve à travers eux ? Pourquoi ne pas inventer de nouveaux rapports de réalité dans un roman ? Ici les personnages ne sont plus seulement des figurants mais des visiteurs. Ils complotent quelque chose comme un rapt  eu sein de  l’immense histoire du roman. L’auteur en crée en "contre bande" une autre mythologie. L’écriture conjugue l'actif et le passif. Elle empreint et imprègne dans le même espace littéraire les traces et semences de deux êtres énigmatiques qui n’en font qu’un (mais chacun de leur côté).  Ils sont mis à flot hors d'un simple effet de miroir. A travers les couches de fiction l’auteur s'en prend à deux "originaux" en franchise de modèle. A Narcisse fait donc  suite la ruse de la sublime Écho (au masculin). Le roman fait sécession de manière lucide pour se séparer de ce qui l'affectait avant de toute sa rigueur banale. Et si une telle fiction fait rêver c’est surtout  parce que nous y perdons pied. Nous sommes délicieusement noyés là où se cherche la ligne de flottaison ou de partages entre deux corps étrangement "amphibiques".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret