gruyeresuisse

17/10/2014

Conseils en chambre et en autres lieux domestiques de Florence Grivel

 

 

GRIVEL 2.jpgComptable des nuages, des dents qui tombent, des espèces qui disparaissent l’être humain ne cesse d’inventer de nouveaux classements qui n’ont rien de rassurant. A l’inverse Florence Grivel ordonne des jeux parfaitement inutiles et délétères mais dont les règles échappent à la morbidité : une tartine de rillette, un verre du vin blanc précèdent une rentrée en scène. S’y entame un chant : « je me présente je m’appelle Henriette ». Le tour est joué. Le grand désordre de la décomposition de la graisse porcine dans la bouche donnent aux chansons les plus mièvres mais revisités les derniers sucs à nos divagations. L’artiste sait qu’offrir à un homme sa liberté reste le plus sûr moyen qu’il vous la rende. Par ce biais elle nous débarrasse de tout remord nocturne ou domestique.

 

 

gRIVEL.jpgC’est pourquoi il faut la suivre à travers son propre personnage ou ses avatars afin de savoir s’il faut-il retenir de la vie le vol des mouettes sur le lac Léman ou la sérénité apparente d’une ultime garde barrière un jour de pluie. « Marcelle, c’est moi » dit l’artiste et d’ajouter :  « Je pense à vous. / De la performance domestique, je suis la virtuose. :Je fais de l’art et de la vie une symbiose. /Pas de prise de tête, pas de sinistrose. :Voulez-vous être moi? »

Quoique vieux crouton j’écoute ses conseils et ses injonctions. Qu’importe si j’ignorerais toujours pourquoi les poires tombent et les robinets roucoulent. D’autant qu’aux péroraisons plastiques Florence Grivel préfère les marches à suivre surtout lorsqu’elles peuvent être ratés par celles et ceux qui la suivent dans ces voyages autour de sa chambre en portraits chantants. En tout bien tout honneur, qu’on se rassure ! Car si les yeux verts des Italiens perturbent tellement Florence qu’elle en trébuche à la porte des musées elle ne joue pas de ces mésuses façon Jésus qui avance en disant « ceci est mon corps ». Elle le tient en réserve même si dans ses performances et dans ses livres « à réalité augmentée » il n’est jamais un tiers-monde. Il ne se réduit pas pain. Ni à l’eau. L’insomniaque rêveur s’y lave et invente sa propre eautosuffisance.


Jean-Paul Gavard-Perret


Florence Grivel, Céline Masson : « Marcelle, liste sélective de performances domestiques » ;  24 pages, éditions art&fiction, Lausanne CHF 10 / € 7, Florence Grivel, « Tour de chambre » ; couleur, 3D, mono, 60 min, même éditeur CHF 350 / € 290

 

Hors-Champs : Jacqueline Benz

 

 

 

benz.pngJacqueline Benz rend le voir plus puissant par les absences que l’artiste crée retranchant dans le hors-champ ce qui généralement fait centre et sens. Si bien que l’habituel « réfléchi » se retrouve à l’état non réfléchi mais devient de la sorte « réciproque »… Peseuses de traces parmi l’abstraction des corps des femmes dont la nudité est absence mais non absence de vêtement puisque ce sont deux choses différentes, la plasticienne efface les distinctions entre voir et être (vu). Est donné à contempler un bord, un creux, une ébauche. Tout est en désordre là où pourtant une rigueur règne.

 

 

 

benz 2.pngLes incidentes polyvoques sont remplacées par un effet de neige. Il faut en respirer les cristaux où l’œil se perd afin de s’enchaîner à d’autres préludes moins rébarbatifs que ceux de l’arrière train-train quotidien de l’image. De telles créations deviennent prêtes à porter le poisson en carènes jusqu’à notre sépulcre en passant par la grâce de Cythère. Les changements de rythme, les arguments sautés  s’amplifient  mais de manière austère - ce qui n’empêche en rien l’humour. Une immense énergie apparaît. Elle accuse notre gravitation éparse, arbitraire qui tire du sol vers le ciel. Dans ce que l’ombre disperse le corps lui-même est démembré par l’inscription et la rupture d’une géométrie fulgurante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/10/2014

Féeries glacées de Florence Grivel et Julien Burri

 

 

 

Florence Grivel & Julien Burri, Ice & Cream, collection so/so, Art&fiction, Lausanne, 2014, 66 p., 25 Euros, 31,50 CHF.

 

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Pour déguster des glaces et fondre de plaisir il convient de garder la tête froide. Aborder leurs continents en pilotis de bâtonnets ou en cornets gaufrés c’est pour un temps se soulager des vivra verra, des ossuaires cliquetants. Et qu’importe si après les gourmands subissent quelques remords posthumes : dans les calories glacées rien ne se perd, tout se transforme en bourrelets que la société moralisante condamne au même titre que les effets de l’alcool et du tabac. Julien Burri et Florence Grivel n’en ont cure. Adepte de Movenpick et des quais de Lausanne ils savent combien tout est bon non seulement chez le cochon mais dans les glaces : « Elles parlent autant des émotions que du corps ». Néanmoins Burri est conscient de leurs pièges et de leurs ambiguïtés : « Elles peuvent avoir un arrière-goût de charogne baudelairienne. De faisandé et de sublime. Le goût des vacances d’été aussi, en enfance, et des plages de la riviera italienne... Ce sont des pétards, des bombes puantes, des cornets surprises, des arcs-en-ciel et des aurores boréales ». Bref il vaut mieux en avoir plutôt que pas. Ce sont quasiment des bombes sexuelles (des deux sexes)  qui n’ont de glacées que nom. Elles restent nos semblables, nos sœurs qu’en noceur nous léchons, qu’en ogre et ogresse nous dévorons. Florence Grivel orfèvre des images les monte en joyaux, Julien Burri,  poète du quotidien ajoute des feuilles à leurs couches glacées. Il rappelle que la boule de crème vanille est un cas particulier de la sphère. Elle peut d’ailleurs se transformer en cube, en cône, en cathédrale gothique à engloutir sans remords. La morsure dans leur gel rend l’ennui des jours moins dur. Avec un sablé dessus c’est la plage, c’est l’enfance. La nôtre comme celle de l’art puisque s’y éprouvent les premiers plaisirs sur le clavier des sens. En les évoquant, Florence Grivel par ses aquarelles glacées, Julien Burri en ses givres poétiques, passent à un cran supérieur. Ils cultivent l’oisiveté, les succulences, le dimanche et rappellent comment les décolletés insondables de celles qui sont servies en coupes ou sur un lit à baldaquin font de nous des pirates amarrés aux terrasses pour des plaisirs premiers.