gruyeresuisse

08/06/2014

Hadrien Dussoix sur le ring

 

 

 

Dussoix 2.jpgFidèle à l’injonction de Picabia le Lausannois perturbateur Hdrien Dussoix ouvre des « corridors d’humour » qu’au besoin il fracasse. Il invente des lieux, les investit ou plutôt les reconstruit en les détruisant. S'érige le germe d'une autre langue forgée des substrats d'activité psychiques et artistiques fruits d’une parfaite récupération de ce qui s’est fait avant lui autant du côté du street-art, du recup-art que bien sûr de Dada. Son ironie n’a rien d’affirmative : elle se revendique transgressive, n’invente pas des législations, ne passe aucun contrat. Elle aime la contingence, l’incontinence, le fortuit mais n’entre pas dans un certain champ de la dérision et du rire sans en pleurer implicitement.  Sous le boxeur ( Tyson par exemple que le Vaudois connaît bien ) il y a toujours un cœur tendre. Qu’on le veuille ou non l’émotion est vive là où l’artiste reste à la fois aussi suspect que le poids lourd américain. Néanmoins il suspecte toutes les images et approches qu’il fait passer par ses fourches caudines.

 

 

 

Dussoix 4.jpgAucun linge de maison ni des dessous troublants deviendront ici des  bijoux de famille. Les recettes de Dussoix fomentent des angélus aux graines de millet, arrosées d'eau bénite déshydratée. L’artiste ne travaille pas dans l'indicible mais dans la matière ,  armé de ses incertitudes et du chaos du monde. Il ose s'emparer des arpents de tous les restes que la société abandonne dans son système de gaspillage afin de créer son propre univers plastique et mental. Il plonge dans les profondeurs des rebuts pour inventer des métamorphoses non pas dans un langage plastique marmoréen mais mobile. Il devient la métaphore obsédante de nos déchets.

 

 

 

Dussoix.jpgLes images ironiques et violentes ne se réduisent pas à une simplification de la vie et même de l’écriture graphique (souvent présente dans ses œuvres)  mais symbolisent son approfondissement afin de voir « de quoi c'est fait » (pour reprendre une formule beckettienne).  De telles images parlent dans les trous du langage médiatique et muséal. Elles fomentent d'autres volumes que ceux induits par l'histoire des images à des règles. Comme l’Igitur de Mallarmé , « malgré la défense de sa mère, allant jouer dans les tombeaux », l’artiste explore ce qui tient du devoir de remontrance. Il  ne se contente  pas de ressasser la leçon de ses ancêtres ou de ses modèles, il fait de son oeuvre un poème plastique orphelin et un grand livre architectural. Emportés, abasourdis, sonnés les éléments arrachés au figurable  deviennent des jaillissements plastiques en une trouée immense. Des poches de silence se percent, des failles, des protubérances naissent en un strip-tease iconoclaste.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08:38 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)

07/06/2014

Anne Rochat et les corps conducteurs

 

 

 

Rochat.jpgLe corps est au centre de l’œuvre de la Lausannoise Anne Rochat. Dans sa performance « Pull the Strings » elle en oppose deux « versions » : celui de l’artiste tourne frénétiquement. L’autre reste statique. Des néons suspendus au dessus réagissent aux mouvements du premier en  créant une danse magnétique au moyen d’électro-aimants doublé d’un système électronique fixé sur ce corps en actionnant un champ électrique que l’artiste contrôle et module afin d’altérer l’énergie des néons. Le musicien Louis Schild les transforme en sons dans un double jeu de séparation, de  fusion, de vide et de plein, d’accord et de lutte entre le son et corps, de forces électriques et magnétiques, voire de vie et de mort.

 

 

 

Rochat 2.pngL’œuvre offre une originalité par les propriétés de ses figures et leurs inductions diverses. Elle constitue une somme d’explorations au sein d’un « champ de base »  du corps, de son statisme comme de ses errances programmées. Dans les recherches d’Anne Rochat les interstices entre les corps jouent sur des systèmes de correspondances ou plutôt de « transports ». Les corps « conducteurs » surmontent l’obstacle de la simple linéarité en des géométries variables. Elles remettent en question la relation des œuvres entre elles mais aussi le rapport entre l’espace et le regard.  Il n’y a pas là effet d’étalage mais de métaphores par les coïncidences qui se créent au sein de divers types de narrations propres à suggérer des vertiges à plusieurs niveaux.

 

 

 

Jean-Paul Gavrd-Perret

 

06/06/2014

Celui qui n’a pas osé écrire à Ramuz : interview intempestif de Francis Traunig

 

Traunig bon 1.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Le chant du merle, l’odeur du tilleul en juin et les millions de mètres-cubes de possibles qu’amène chaque nouveau jour.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Du terreau pour ceux des miens.

A quoi avez-vous renoncé ? Au sein de  ma mère – au pluriel parfois même.

D’où venez-vous ?  Je suis né d’un désir de steak frites à la terrasse d’un restaurant, en été. 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  La vie.

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Brigitte. A moins que ce soit le contraire.

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Plusieurs, vous voulez rire, jusqu’à l’overdose avec un manque de sérieux appliqué. Entre autres à essayer de photographier le souffle du temps qui passe. Et boire un café.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? C’est que je ne le suis pas.

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Le sapin de Noël. 

Et votre première lecture ? Les  commentaires en allemand, que je ne comprenais pas, des revues pornos (classes et glabres !) de mon père.

Comment pourriez-vous définir votre travail sur le réel  ? Comme un toréador qui prendrait un escargot pour un taureau. Et mettrait un genou à terre pour qu’il fasse allégeance.

Traunig bon 2.jpg

Pourquoi choisissez-vous la couleur ou le noir et blanc ?  Parce que la couleur dit : il est ! en s’exclamant au présent  et que le noir et blanc, lui, dit : il était une fois et raconte le passé.

Quelles musiques écoutez-vous ? Toutes celles qui font frissonner la chair de l’instant.

Quel est le livre que vous aimez relire ? …et que je relis sans cesse : Le livre des fuites de JMG Le Clézio

Quel film vous fait pleurer ? « La grande Belleza » de Paolo Sorrentino lorsque  Jep Gambardella, playboy Romain, s'interroge sur le sens de la vie après avoir passé une nuit (elle en chien de fusil au pied de son lit) avec Sainte Emanuelle, nonagénaire, et qu'elle lui répond avec un merveilleux sourire édenté : "...les Racines. Les racines sont importantes."

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Un cube bleu qui a une face rouge.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Ramuz – mais c’est trop tard.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Marchissy – allez savoir pourquoi.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Sophie Honegger, je dors avec.

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Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un livre et des framboises.

Que défendez-vous ?  Mes enfants de l’intolérance et du manque d’appétit.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Une chevauchée au milieu d’un tapis d’edelweiss, en Mongolie, sur un cheval qui ne veut pas m’obéir.

 Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Qu’être cancre et regarder par la fenêtre vaut mieux qu’être premier de classe et battre la queue comme un caniche en écoutant la maîtresse. Ceci dit sans mépris pour les caniches et les maîtresses.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Je ne vous connais pas assez pour le savoir.

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 6 juin 2014.