gruyeresuisse

23/09/2014

Les sorbets de bois des Frères Chapuisat

 

 visuel.jpgLes Frères Chapuisat, Le culte de l'archipendule, La Maréchalerie, Versailles, du 20 septembre au 14 décembre 2014.

 

 

Les frères Chapuisat continuent à faire un tabac avec leurs interventions intempestives. A Versailles ils s'inspirent de la charpente de la Maréchalerie pour la rehausser et la farcir d'une structure envahissante et massive : leur château de cartes en bois modifie le lieu d’histoire  selon le brutalisme hérité de Le Corbusier.  La Maréchalerie – victime des circonstances helvétiques - devient la boîte des petits Suisse. Celle-là est ainsi au dessous du volcan des frères iconoclastes mais tout autant en éruption. Sentimentaux et férus de belles pierres s’abstenir. Tout fuit de partout, se dilate pour que les yeux s’écarquillent. Dans une bonne odeur de chêne les formes se déchainent soumises aux forces farcesques (mais pas seulement) des créateurs. Les surfaces ne sont plus prisonnières de leurs lignes, les pierres d’achoppements deviennent d’échappement et permettent des surgissements subversifs et impressifs. Il y a là bien plus que du postiche et de pastiche : un halètement de l’architecture devient soudain plus charnelle qu’un baiser.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/09/2014

Défense et illustration de l'architecture des Alpes

 

 

 

 

Dreamland bon.jpgL’architecture alpine reste un cas particulier dans l’histoire de cet art. Sans cesse elle interroge - plus qu’ailleurs - la place et la fonction de la construction sur le paysage. Le dispositif scénique que l’architecture introduit dans la montagne est un moyen de mettre de l’ordre  dans un monde où elle pouvait faire figure de désordre ovniesque. Mais si dans cet art (comme dans les autres) « l’ennemi, c’est l’intention » les architectes qui se sont frottés à la gageure des sommets ont su éliminer l’intention pour laisser sur les rochers des œuvres incontestables : de Marcel Breuer et Lois Welzenbacher, de  Perriand, Regairaz et Taillefer. En parcourant les œuvres majeures réunies ici l’auteure casse une idée reçue. A savoir celle que l’architecture de montagne serait un objet de mascarade et de falsification de l'identité alpestre. A l’inverse dans ses éclats diffractés cette architecture a revitalisé le paysage et a même révélé son règne énigmatique. Les "occurrences" ouvertes envisagent plus qu’elles « dévisagent » le paysage.

 

 

 

Dreamland 2.pngDe la réflexion à l’expérimentation le livre propose une trajectoire historique savante et simple, sinueuse et directe. L’auteure y « circule » de manière décidée et y  affirme un sens du rapprochement et du dépassement. Elle combine - comme les architectes qu’elles évoquent - métaphores, expérimentations rigoureuses, respirations poétiques et parfois traditionnelles (ou presque). La Suisse, l’Autriche, la France et l’Italie sont le champ géographique de cette quête concertée et faussement vagabonde. Le chemin peut se perdre, se retourner sur lui-même et s’enfoncer dans l’épaisseur de tentatives audacieuses et qui parurent à l’origine des énigmes. Abondamment illustré le livre offre (à l’image de l’exposition itinérante qui l’accompagne) toute l’ampleur des investigations et un haut degré de décentrement de la pensée sur l’image fausse portée sur l’architecture de montagne et ceux qui l’ont créés. Surgit non un patchwork mais un acte de foi en acte. Celui d’architectes capables d’inventer des œuvres d’exception pour renchérir les féeries glacées. Il faut donc savoir contempler ces œuvres formellement accomplies  d’où  surgissent parfois des percées d'une vision néo-futuriste. Il faut aussi les comprendre comme un appel intense à une traversée des cimes. Elles offrent un profil particulier à la montagne et à sa pureté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Suzanne Stacher, « Dreamland Alps », ensa-v, Versailles, Archiv fur baukunst, Innsbruck, Maison de l’architecture de Savoie, Chambéry, 2014.

 

18/09/2014

Abîmes d’Otmar Thormann

 

 

 

Thormann.pngOtmar Thormann, Fotohof,  Salzburg,  21 Novembre 2014 - 17 Janvier 2015.

 

 

 

C’est en Suisse qu’Otmar Thormann publia ses premières photographies.  Polymorphe lucide l’artiste fait parfois dans le détail pour mieux renverser les visions. Il procède généralement dans l'angoisse, plus rarement dans le bonheur. Il existe dans ses photographies bien des métamorphoses anthropologiques. Certaines pompent la chaleur humaine dans leurs entrailles et leur viscosité hors mesures. Jamais vulgaires ou platement obscènes les figurations possèdent parfois des articulations mathématiquement impossibles (ce qui ne les empêcheraient pas au besoin de fêter le cinquantenaire du bikini). Néanmoins Thormann aime plutôt le progrès,  les mutilations complices quitte à proposer des positions pouvant heurter la sensibilité. Le regardeur n’est jamais au bout de ses surprises. La photographie traverse les corps en rafales, les désagrègent pour en laisser parfois que des talons hauts. Ils se localisent allusivement vers le sexe ou le rire. Le déclencher passe justement par l’incartade. La hauteur dite d’homme est tout simplement indexée à la nudité de ce rire.

 

Thormann 2.jpgDans ces photographies l’espace compris entre la vie et la mort est intérieur, il se retourne  comme un gant. C’est une histoire d’os en quelque sorte. L’ensemble des signes manifestes de l‘existence ne fait que renforcer sa propriété réversible. Chacun reste fasciné par  l'exhibition de cette dilution charnelle dans l'électricité nocturne. L’artiste cultivedonc  une beauté étrange ni par excès ni par défaut. Sa méthode comporte une légère perversion qui en fait tout le charme. Une conquête à peine démêlée, une autre embrouille se dessinent pour venir à bout du corps. La féminité qui était jusque là  dans les nattes est partie dans les colonnes vertébrales puis en des chaussures.  Il y a là un certain suivi physique... Il rappelle forcément la nudité mais de manière obviée. De tels phénomènes magiques ont l'apparence de petites vengeances dont l’humour semble parachuté d'ailleurs. Restent la béance et le vertige devant l'abysse du désir. Il se double d'une  inquiétude de ne pas pouvoir se matérialiser.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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