gruyeresuisse

29/06/2014

Fabrice Gygi, le fou civil

 

 

 

 

GYGI.jpgFabrice Gygi, « De la vacance aux Communes-Réunies », Manoir de la Ville de Martigny, juillet-aout 2014.

 

 

 

Gygi reste un artiste majeur. Rappelons qu’il représenta la Suisse  aux Biennales du Caire (1996), de Sao Paulo (2002) et de Venise (2009). Son travail de sculpture et d'installation (logos, estrades, gradins, tentes, paravents, airbags, grilles, mines, structures antiémeutes, local de vote, salle de conférence, etc.) crée une critique parfois drôle et toujours pertinente du monde contemporain. La théorie esthétique passe par la pratique. Plutôt que de mettre en exergue de manière ostentatoire le fruit des terreurs liées à la peur de l’autre, l’angoisse de la dislocation, de la dissolution, du démembrement l’artiste devient au besoin un farceur astucieux, un scrutateur impénitent, un facteur de troubles. Par ses divers types d’images son travail reste une philosophie en acte capable d’incarner les impostures politiques pour nous effrayer ou en rire plutôt que de nous inviter à s’en contenter et s’y complaire. Détracteur d’habitudes, provocateur moqueur et partageur l’artiste poursuit une révolte humble mais têtue.  Ses recherches hybrides vont s’élargissant par cercles concentriques afin d’atteindre leur but. Face à la déshumanisation Gygi reste le faux candide dont l’âge de raison confirme son statut de fou civil. L’œuvre se façonne dans la révolte. Elle ne néglige rien pour mettre à nu ce qui fait basculer le monde dans un vide que l’artiste en son acuité perçoit. L’essentiel reste pour lui d’aller toujours plus loin dans la perception, dans la restructuration de l’espace, dans la découverte de ses lois pour les transgresser.  L’œuvre inlassablement se transforme en un étrange et bouleversant poème. Planté dans le sol, suspendu de l’espace ou faisant d’une salle d’exposition une forêt de signes de telles métamorphoses signalent la fin d’une histoire et le commencement d’une autre.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

.

 

09:49 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

26/06/2014

Le Président est un garnement

vertut 4.jpgPrésident Vertut, "Poor papers", Must Gallery, Lugano, TMfair 14 , The International , Young Art Fair , TMproject, Genève, "GVA-BOG", Espacio Odeón,  Bogota Colombia

 

 

 

Vertut 3.jpgPrésident Vertut n’est pas un modèle du concept dont son nom est le quasi synonyme. Il ne cherche pas à fabriquer des chefs-d’œuvres et il y a belle lurette que – comme une de ses séries l’indique – il en a fini « avec le cul ». Ne rêvant pour ses travaux  ni de bronze ni d’éditions de luxe il sait entre autre que l’art ne saurait arrondir les têtes que l’accoucheuse a laissées carrées. Sachant que depuis  Hamlet, tous les fossoyeurs se prennent pour des philosophes il évite les cimetières de l’art. Né libre il a trouvé en Suisse une terre idéale dégagée des maîtres à penser de l’esthétique officielle. Depuis, il marche donc au bord du Léman comme sur l’auvent du Cosmos.

 

vertut 2.jpgSon travail ne prétend pas résoudre les  problèmes du temps mais fait mieux en découvrant ce qui est soustrait à notre vue. Afin de réussir le Président  utilise autant par une iconographie B.D. que des approches conceptuelles et minimalistes. Ne figeant rien et avec humour il se met parfois en scène. Autoproclamé Président à vie, Vertut ne se revendique pas empereur (d’autant que le bicorne lui sied mal). Ses œuvres restent habilement anodines ou déceptives. Ne se prétendant pas des oracles elles ne se veulent pas pour autant des gravats. Grâce à elles le président démocrate ouvre  des frontières sans s’attendre à la moindre plébiscite. Et si la reconnaissance peut stimuler son talent, la paranoïa n’est pas de son fait. A l’Homère classique il préfère celui des Simpson : c’est là le plus clair de ses convictions politiques. Sans prendre rendez-vous avec l’Absolu, l’impertinence du président de cire  et de circonstance met à mal la dictature de la raison et rend non comestibles les pâtes idéologiques dont est confit le monde

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

25/06/2014

Cher Père Si Flottant,

 

 

 

Vertut.jpgC'est en fils (même si vu mon âge vous pourriez être le mien) indigné plus qu'indigne que je lis votre blog. Je suis sensible à votre humour de bûcheron : à savoir de derrière les fagots.  Vous êtes le défenseur d'une certaine esthétique forestière pour laquelle là où il n'y pas de mélèze il n'y a pas de plaisir. Vous resterez donc pour beaucoup un parangon de vertu. Je dis bien vertu et non Vertut : artiste suisse dont je ne résiste pas à vous joindre une œuvre pour accentuer votre ire…

 

Sachez pourtant que vous êtes victime d'une erreur cardinale. L'art n'est pas une affaire de sens. Il n'est pas pour autant affaire de non sens. L'un ou l'autre se découvre en avançant dans un travail qui  tord les images admises. Je reconnais avec vous qu'en un siècle et sous l'effet-mère (trop durable) de Duchamp l'art s'est perdu parfois dans un système répétitif de "coups". Néanmoins beaucoup d'artistes prennent des risques afin que nos visions changent.


A compter sur vos doigts les iconoclastes, l'art helvétique ressemblerait à une peau de chagrin. Pourtant de Dada à Godard (pour ne parler que des anciens) la Suisse s'honore de bien des irréguliers iconoclastes. Je n'ai  pas (et vous me le reprochez)  une idée de l'art. Mais c'est à dessein et afin de ne pas transformer l'art en idée. Je me laisse simplement emporter par l'émotion que le travail des artistes que je défends provoque à travers des images vivantes, naïves et sourdes à votre goût.

 

"Le beau(f) est toujours bizarre" (disait ou presque Baudelaire) c'est pourquoi celui-là préfèrera en peinture les couchers de soleil sur le Léman et les vaches dans les prés du Haut Rhône. Grand bien lui fasse. Je reste plus sensible aux artistes  émondeurs. Ils  escaladent les abîmes, font migrer les appâts rances. Sachez qu'accompagner l'art pompier n'empêche pas les incendies prometteurs de se propager.

 

Mon "goût" possède sans doute à vos yeux un côté basse cour et un côté fond de jardin mais je préfère me tromper que mourir dans un cimetière. Vous jugerez que seules des œuvres maigres comme un clou me rendent marteau. Mais je l'assume et revendique un art dont les  dessous comme les dessus inquiètent. Sachez le cher Père sifflotant : le clair obscur convenu rend dubitatif l'Œdipe qui vous parle.  Sur son échafaud d'âge il a appris que les règles doivent être bouleversées afin de découvrir ce qu'elles cachent.


Dès lors, que celles et ceux que vous prenez pour des rats d'eau nous médusent toujours plus. Grâce à eux  surgissent bien des  manteaux de vision. Certes - et c'est votre droit - vous garderez un faible pour les horloges artistiques qui ne marchent pas : arrêtant le temps  elles clament selon vous  l’absolu. Ce n'est pas mon cas. Continuez néanmoins à me chercher des poux : ils me détestent car avec l'âge je deviens chauve. Restez enfin le cyclope louche. J'ai toujours du plaisir à dialoguer avec vous dans une confrontation que j'espère communicante.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:06 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2)