gruyeresuisse

25/09/2015

Sara Masüger : tout ce qui reste

 

 

Masuger.jpgSara Masüger ne cesse de créer des vertiges visuels.  Par exemple pour son expositions Hibernation à la Kunsthalle Marcel Duchamp de Cully, trois moules de mains en négatif se transformaient en couloirs dont les entrées pouvaient être regardées directement par les fenêtres de la Kunsthalle. Ces sortes de tunnels évoquaient les membres dont ils sont l’empreinte, et ceux-ci se rejoignaient, se multipliaient autour des cavités délimitées qui permettaient, au delà de l’exposition, une vue sur la lac Léman. C’est là un des pans de l’œuvre de la sculptrice native de Zug. Elle joue toujours de la loque, de la ruine et de divers types de surfaces torturées. Ses pièces portent  sur un immense inconnu. 

 

Masuger 2.jpgLa torsion de la surface que des Beuys ou des Tapiès ont non seulement pratiquée mais théorisée s'ouvre ici à une autre dimension comme s’il fallait aller chercher chaque fois un peu plus loin l’écorce du réel. Celle-ci devient, par contrecoup, un ensemble d’amputations, de distorsions  mais aussi d’ouvertures. Elle ne peut plus être le territoire de l'illusion sur laquelle un leurre viendrait se poser. L'iconographie de la créatrice parle au sein même de la matière et ne renvoie plus aucunement à une quelconque gloire céleste de l'image. Sara Masüger accorde donc à ses travaux une charge qui n'est plus figurative mais figurale. Il ne s'agit plus d’orner ou d’ordonnancer mais de créer un bouleversement  par la matière même. Ou ce qu’il en reste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/09/2015

Chauve qui peut : Lee Materazzi

 

  

materazzi.pngInstallée à San Francisco, Lee Materazzi dans sa série « Clutter/Collapsible »  photographie des corps installés de la manière la plus inconfortable possible dans des scènes du quotidien poussées à l’extrême. L’univers de tous les jours devient un espace symbolique emblématique puisque l’être est confronté à ce qui ne cesse de l’étouffer. La vacuité saute aux yeux à travers tous ses personnages « scalpés ». La solitude grandit dans ce qui instruit un poème du temps et des lieux. 

 

materazzi 2.pngChaque photographie crée une fissure dans le présent mais aussi un lien avec lui. Le vide auquel elle donne sens favorise le dialogue et l’écoute d’un vécu qui n’est pas rapporté sous le registre d’une banale autofiction. Le quotidien est soumis à des lignes de force sous-jacentes. La créatrice reste au cœur du réel afin d’en éloigner tout idée de Paradis. Ses personnages vont d’erreur en erreur, au plus fort de l’exil intérieur dans ses narrations abyssales.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/09/2015

Portrait de la sémiologue en détective radicale

 

Radi.jpgFabienne Radi, « Oh là Mon Dieu », coll. SushLarry, 92 pages,  Editions art&fiction éditions, Lausanne, 2015

 

 A tous ceux qui ne connaissent pas encore  les chroniques au Mamco de Fabienne Radi - qu’ils soient fétichistes de De Palma ou d’un autre - il est demandé de lire « Oh là Mon Dieu ». Ces vaticinations faussement farcesques s’apparentent à ce que l'auteure dit de l’œuvre du réalisateur américain : elles tiennent « de la choucroute télescopée avec un banana split ». C’est roboratif voire étouffe-chrétiens diront certains et pourtant le texte se lit sans faim. On rit tout en devenant (du moins c’est l’impression que l’auteure nous laisse caresser) plus intelligent. Celle qui ne sait pas si ses trajets Genève-Vevey vont durer encore longtemps (mais après tout elle a peut-être changé de vie…) reste à la sémiologie ce que Duchamp fut à l’art. Ses conférences-performances comme ses textes n’ont rien de compassé (euphémisme). Elle guide le lecteur avec une lampe de poche dans un mixage et une miction de signes venus du cinéma, de l’art et de la littérature.

Radi 2.jpgVoyageuse avec bagages elles les ouvrent devant nous. Elle y  rassemble - entre autres ici - une constellation de gens liés de près ou de loin à l’idée du crime comme œuvre d’art :  de Quincey,  Poe, Jack l’Eventreur, Wilde,  Ellroy,  Duchamp, De Palma. Mais ce n’est pas tout. D’autres spéculations nous mènent par exemple sur le voilier  d’Errol Flynn. C’est fendant : mais ça ne sent jamais la vinasse. Dans la cascade de références l’enivrement est de mise. Tout s’éprouve moins au niveau de l’estomac que du lobe frontal et de l’épithalame. Contrairement à des tas d’opus sémiotiques qui ressemblent à des « lits de poireaux tout secs qui auraient trop cuit », Fabienne Radi nous secoue, nous réveille. Finies les longues siestes intellectuelles il faut s’accrocher au basque de la papesse lémanique dont un de ses fans de Cornavin m’a dit  « je ne vois qu’elle ». On le comprend. A priori toutes ces chroniques partent  selon leur créatrice d’une  « idée un peu idiote mais pas dénuée de sérendipité ». Et sous couvert de circonvolution elle fait sobre et ne racole pas c’est pourquoi la « texte-urologue » performative se remarque tant par son physique que par sa métaphysique littéraire.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret