gruyeresuisse

01/08/2014

« Let me freeze again » : Fabienne Radi et les contours du monde

 

 

 

Radi.jpgFabienne Radi, «Poil et bâtiment », éditions « Edités sans les pieds », Genève 

 

 

 

Dans ses affiches Fabienne Radi reprend un travail sensiblement comparable à celui des planches d’Aby Warburg. Mais de manière plus fine, contemporaine et énigmatique. Elle raconte l’Histoire et une histoire pour que nous y greffions des histoires qu’elle met en scène avec ici  de belles enceintes. Au regardeur de s’interroger sur les liens de  « poilus » (masculins ou féminins – même s’il ne s’agit pas de femmes à barbe mais de celles dont la coiffure est un emblème) à des bâtimente emblématiques. Alain Fleischer est associé au Sphinx, Barbara Streisand à la Prairie Chicken House, Elvis Presley à N. D. de Manley, Bob Marley à des Hauts Fourneaux historiques, etc.. Il y a certes des rapprochements d’évidence : dans le dernier cas cité par exemple un certain fumage ou enfumage est scénarisé. Quant à la pauvre Barbara Streisand elle n’est guère choyée…

 

Il reste néanmoins possible de pousser plus loin ce que certains prendront pour des investigations et d’autres pour des spéculations approximatives. Nous en proposerons une - sachant que bien d’autres sont possibles. Pour toutes, la simplicité se contenterait de détours inacceptables. Disons que de notre point de vue le poil et le bâtiment c’est l’amour évidemment. Son contour et son creux. La présence et l’absence. Le refus de la surface lisse au profit d’une langue souterraine, cachée. Mais aussi l’expérience de la « périphérie » comme maison de l’amour. Le poil (le cheveu) et le bâtiment sont noués aux ombres, aux plis obscurs. A l’innommable aussi sans doute. Les murs comme la pilosité (ou son absence avec ici Giscard d’Estaing) sont des lambeaux de tendresse, des rideaux de gaze. Et comme Fabienne Radi sans faire de place aux trop lisses paroles propose en majorité des stars de cinéma (du devant ou du derrière de la caméra : Lynch, Varda, Faye Dunaway, etc.), du show-biz et de la politique l’éblouissement de tels effets « rideaux » est celui de l’inaccessible. Il existe des possibilités de vésuves, d’incandescences, de désolations, de figures de style, de splendeurs baroque, de vices et vertus. Ou par le versant opposé : « let me freeze again ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Silvie Defraoui et l’écologie de la perception

 

DEFRAOUI BON.jpg

 

Silvie Defraoui est une des grandes artistes suisses contemporaines. D’abord avec son époux Chérif puis seule après le décès de celui-ci, elle crée des vidéos, photos, installations, objets, publications qui mêlent les références orientales et occidentales. Elle y analyse les mécanismes de la mémoire à la charnière de multiples éléments a priori décoratifs auxquels elle redonne sens. De 1975 à 1994, elle créa une «communauté de production» en signant à quatre mains une série d’œuvres et de textes regroupés sous le label générique « Archives du futur ». Depuis 1994, elle continue sa méthode fondée non sur une théorie mais sur le mouvement. Toutes les techniques très hybrides qu’elle utilise demeurent marquées par une unité formelle et constituent des « instruments de divination ». Inspirée de Raymond Lulle et des  « arts de la mémoire Silvie Defraoui crée donc entre des images d’origines très diverses un dialogue au cœur d’ouvertures géographiques et culturelles dont l’importance reste de plus en plus évidente.

 

La plasticienne fut aussi une enseignante très importante pour plusieurs générations d’artistes au sein de l’Ecole des beaux-arts de Genève. Elle n’a cessé au cœur de cette institution de stimuler les échanges internationaux.  Son atelier des médias mixtes fut un laboratoire pédagogique et artistique. L’énergie qu’elle y déploya transcendait les frontières des techniques et des disciplines. Elle fut décisive quant au développement international de la scène artistique genevoise et romande. Ce ne fut pas toujours facile. Dans une époque de remise en cause radicale  des  savoirs artistique il lui fallut assumer un mouvement qui permit au passé de ressurgir et au présent de faire marche arrière sans pour autant tomber dans le passéisme des « néos ».

 

defraoui 2.jpgSilvie Defroui créa une véritable « écologie de la perception » axée sur le principe suivant « aujourd’hui si l’on ne sait pas se servir des images, c’est elles qui se servent de nous ». Plus axé qu’auparavant sur le monde qui l’entoure la créatrice avance désormais en intégrant  des récits, des bribes d’histoire, des mots manière pour revenir à un questionnement qu’elle se plait à rappeler et qui provient du texte « Petite lettre sur les mythes » de  Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » .C’est pourquoi dans ses œuvres complexes les narrations circulent. On entend des histoires qui se racontent et qu’on peut lire dans ses livres d’artiste. Ce sont des sortes de décantations qui trouvent parfois  leur origine dans  la Bible ou dans Les Mille et une Nuits.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 



 

 

 

28/07/2014

Trix et Robert Haussmann couple infernal du design

 

 

Trix.jpgTrix & Robert Haussmann, Fri Art, Fribourg Les Editions B2 propose le premier ouvrage en français  sur les designers incluant une interview par Béatrice Schaad et le manifeste « Manierismo Critico ».

 

 

 

En 1967 le couple Trix et Robert Haussmann  créa à Zurich son propre bureau d'aménagement, d'architecture d'intérieur et de design industriel. Contre tout un formalisme de l’époque ils théorisent le «manierismo critico» proche de design expérimental italien fondé à la fois  sur l’utilisation déroutante des matériaux et le maniement de l'illusion, de la métaphore, de l'ambiguïté. Ils sont célèbres pour  leurs «pièces didactiques» qui vont des petits objets utilitaires à l'urbanisme et la construction et la modernisation de bâtiments. Ils demeurent connus mondialement pour leurs différentes chaises-néons,  armoires-colonnes, leur bureau-pont et leur fameuse chaise «en liquéfaction » qui perturbe sa forme comme sa fonction. Déroutant toute une modernité les deux créateurs la prirent de revers et n’ont pas changé : ils demeurent de « doux dingues » qui perturbent avec ironie et drôlerie les perceptions et les réflexes acquis.

 

 

 

Trix 2.jpgSoumise au solennel comme à l’humour la réalité est soudain travestie par la présence à la fois fine ou poisseuse de tels objets fantômes énigmatiques. Surgit contre tout effet lyrique  une grâce resserrée et habile capable de créer des exaltations inattendues, aussi magnétiques que burlesques. Trix et Robert Haussmann n’ont cessé de créer des garde-à-vous ridicules mais parfois aussi très imposants qui font de leurs objets de véritables statues. Ils obligent à troquer le pratique pour l’inconfort. Cela permet de se dégager de l’implacable fixité du regard de Méduse que chacun porte en lui.  Comme les chaises des deux designers le regardeur ne sait parfois sur quels pieds danser. Manière de répondre à l’injonction de Pline l’ancien : « Tous les animaux commencent à marcher du pied gauche. Les autres comme ils en ont envie ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret