gruyeresuisse

05/11/2014

Eliane Vernay : Eros et après

 

 Vernay 2.jpgEliane Vernay, « Signes du rien », Eclats, d’encre, Le Mesnil-Le-Roi 70 pages, 19 Euros, 2014

 

 

 

Rien n'a lieu que le lieu de la langue. En celui-ci, suspendu au bord de la parole, Eliane Vernay longtemps a rêvé non seulement l’éther amoureux mais l’éros. A l’instinct de ciel se mêlait les fragrances trans-animale, trans-humaine et un passage entre les définitions classiques de l’amour soudain hors de ses gond au moment où merle moqueur, pie voleuse la poétesse portait la relation amoureuse là où ce n’est plus seulement un coup de dé qui abolissait le hasard mais une dé-mesure. Eros permit toujours à la créatrice de se décoller de la gravité. Outre l'esprit de sérieux c'est le discours assigné à l’amour en ses enfilades atones de significations engluées par la glu des bouches aliénées aux mastications platoniques au long des jours que l’auteure mit à jour.

 

Vernay.jpgEliane Vernay en a toujours fini avec la langue vierge qu’elle troua afin de secouer le corps et accélérer ses particules. Une fois levé le rideau des significations convenues la poétesse ouvrit le corps en virtuose sensorielle selon une danse moqueuse et affectueuse qui fit sonner les corps dans son vrai timbre. Reste depuis ce temps le génie de l’amour dans la somme de vie de son dernier livre à l’étonnante puissance de (re)génération verbale des sens, des sensations, des singularités sensuelles même si désormais surgit  le sentiment d’une fêlure. Quelque chose s’est cassée par trahison, manque, mémoire  obvié. Le chant semble s’écraser, abandonné sur une terre orpheline où la poétesse ressemble à une « funambules en exil. En morceaux ». Néanmoins dans « Signes du rien » restent des pointes d’existence au moment « où l’heure cède avant de rejoindre l’été ». L’écriture elliptique cherche à rejoindre l’instantané révélateur où le poème  prit d’abord racine. C’est pourquoi l’auteure écrit - même si - à force - « l’absence referme les tombes » -  pour ce qui arrive  « Encore ». Ce mot prouve qu’un passage demeure possible en un murmure crépusculaire et fragile dont le tremblement est capital.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/11/2014

Christine Fausten et les espaces incertains

 

 

 

Fausten 2.jpg

 

L’œuvre de Christine Fausten s’éloigne des explications qui pourraient entraver  l’étonnement et la sidération. L’artiste rapproche de l’énigme par effet de trouées, coulures, fixations, déplacements, traversées. Elle sait confusément qu’être stupéfait par une œuvre d’art rend plus proche de la saisie de ce qu’on croyait jusque là incompréhensible.  Intelligente au plus au point la plasticienne garde une puissance poétique majeure. Face à la rectitude d’un simple effet de surface  elle crée images dont les substrats deviennent des constructions mentales de formes et de couleurs propres à suggérer l’émerveillement et parfois l’ironie. Il n'existe plus de lignes bien définie et rectiligne. A la place : des changements de profils, de perspective. Ce qu’on pourrait prendre pour un recul reste une avancée.  Les espaces incertains de l’artiste semblent des mirages. Pourtant s’y profile une sorte de « vérité » du réel.  

 

 

 

Fausten.jpgL’insolite que propose Christine Fausten reste ce qui devrait nous paraître normal. Et à ce titre elle ramène à un temps d’enfance : celui où il convient de retrouver le sens des formes ou plutôt les formes elles-mêmes au delà de la graisse qui les a recouvertes et des règles qui les ont figées. Quoique souvent « abstraite » l’œuvre est avant tout une entreprise d’intégration au réel mais réinstallé dans l’espace que la créatrice hante de manière ludique et puissante. Ses œuvres  rongent les angles, font se questionner les verticales. Le peu occupe une place immense : il offre parfois le tout. Preuve que Christine Fausten possède ce que Char nomme « le regard de terre qui met au monde les buissons enflammés ». Rarement l’art atteint une telle puissance visuelle. La créatrice reste une des artistes suisses majeures et à surveiller de près pour sa liberté reconquise sur l’imposé.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

01/11/2014

Le corps hors de sa coquille : Milo Moiré

 

Moiré.jpgMilo Moiré réclame une liberté totale pour l'art. Pour elle il peut prendre diverses formes puisque chaque créateur propose sa reconstruction du  réel. Et si la Suissesse d’origine slovaque et ibérique  cultive l’incarnation de la nudité c’est à la fois pour extraire des contraintes de la moralité, créer des  émotions mais aussi des réflexions. Pour l’Art Basel 2014 l’artiste a proposée une performance à but non lucratif.  Elle se déplaçait complètement nue - afin que le corps retrouve sa nature primitive et sa façon de communiquer - dans les tramways de Bâle et sur la Messe Platz carrefour central de la foire. Son objectif était de confronter sa performance à un art dominé par l’argent et afin de générer un dialogue. Les réactions furent diverses et presque attendues : certains ne remarquèrent rien (ou firent semblant de ne rien voir), d’autres ont sorti leur portable afin de photographier l’iconoclaste. Bref enthousiasme amusé pour certains d’entre eux, rejets pour d’autres. Sur la Messe Platz journalistes et visiteurs ont accompagné par grappes celle qui était photographié par l’artiste Paul Palm - compagnon de l’artiste.  

 

 

moiré 2.jpgElle continue à considérer le nu « avec neutralité, comme une toile blanche et la possibilité de se rapprocher de soi. L'occasion de se sentir vulnérable et de découvrir sa force ». Et depuis sa première elle le scénarise  (parfois en « pondant » des œufs de son vagin)  parce les images qui naissent dans son esprit  seul le corps peut les traduire. L’artiste reste passionnée par les œuvres intensément corporelles de Gerard Richter, Käthe Hollwitz, Déborah De Robertis, Maria Lassnig, Joseph Beuys, Francis Bacon et H.R. Giger et bien sûr   Marina Abramovic. Milo Moiré a toujours été fascinée par le courage de la performeuse et le pouvoir artistique et révolutionnaire de son corps. Comme elle, elle prépare ses « exhibitions » publiques très en amont et avec le plus grand soin afin de limiter les situations périlleuses : « Une fois la détermination acquise, il ne devrait y avoir aucune limite en art. La mort est la seule limite que j'accepte » précise l’artiste. À Bâle sa performance « The Script System » lui a fermé les portes de la Foire sous prétexte que sa présence  était injuste pour les exposants qui ont payé leurs stands. On juge de ce qui serait arrivé à Paris où Steven Cohen a été poursuivi et condamné pour exhibition sexuelle au Trocadéro et où le « plug anal » de Mac Carthy a été vandalisé puis retiré par l’artiste. Preuve que le sexe demeure au centre des débats de la société et de l’art et que les réticences demeurent coriaces. Il reste toujours un horizon trop bas ou trop haut.


Jean-Paul Gavard-Perret