gruyeresuisse

04/08/2014

L’art déceptif de Jean-Frédéric Schnyder

 

 

Schnyder.jpgFréderic Schnyder, Galerie Eva Presenhuber, Zurich.

 

 

 

Difficile d’englober l’œuvre de Schnyder dans sa totalité : certaines pièces pourraient appartenir à l’ordre des chefs d’œuvre d’une sculpture conceptuelles. A l’inverse des peintures paraissent volontairement « douteuses » par leur narration comme dans leur facture. Certaines œuvres de Bâlois sont peintes sur le motif et non sans citations (Van Gogh par exemple) afin pourtant de sortir du sujet et se battre avec la couleur et la composition que l’artiste s’amuse à casser : le centre est décadré et parfois un ersatz de regardeur rigolard est insérée dans le tableau. L’ensemble disparate forme néanmoins un tout qui appartient au registre de l’art qu’on nomme déceptif. Il prend le relais de Duchamp sans toutefois en dupliquer les « coups » mais en respectant son esprit. Pour Schnyder comme pour son maître - mais par d’autres voies – il faut lutter contre la fétichisation de l’art : c’est le premier chez Schnyder une certaine « laideur » est revendiquée pour telle.

 

Schnyder 2.jpgRecyclant au besoin  les restes de couleurs de sa palette pour créer des tableaux abstraits, récupérant les résidus grisâtres des chiffons utilisés pour le nettoyage de ses pinceaux l’artiste crée des patchworks  ou « tachworks » (en rien tachiste). Il ne cesse de rebondir sur l’imprévu, l’accident, le fortuit. L’œuvre reste néanmoins inassimilable aux formes contemporaines dont le spectre est pourtant large. Une telle création intempestive, ironique, radicale surtout, ne cherche pas forcément l’adhésion du regardeur. Capable de tout pour saisir le rien l’approche reste aussi onirique que réaliste, monumentale et autoréférentielle qu’aberrante. Schnyder loin du tout un formalisme et dans un esprit ludique et pour libérer l’image de sa valeur d’icône porte une attention soutenue non seulement à son propos  mais à sa matière. Faisant du Fluxus à sa façon pour Schnyder la déconstruction redonne une vie à l’art par ce qui échappe au registre du beau.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:17 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

03/08/2014

Brigitte Babel : la peinture comme accomplissement vital

 

 

 

Babel.jpg"-Et avant  le jour de la création  qu'y avait –il ?

 

-L'Attente" (La Genèse)

 

 

 

 

 

Brigitte Babel  reprend à sa main la grande phrase humaine. Par ses créations surgit l'incessant afflux du monde. Il répond à la plainte sans mesure de l'Origine que la peintre transforme en patience. A ce qui fut sans lumière le Genevoise accorde une clarté. A ce qui est fait d’une seule lumière elle offre variations et moirures. Elle apprend la séparation du réel tel qu’il est  (même si depuis quelques temps il pointe – à peine – son nez) pour s’accorder à l’abandon. Cela conduit à l'émerveillement contemplatif. L’œuvre est donc un cri vital, sourd, impressionniste, toujours temporaire, toujours menacé.

 

 

 

L’artiste touche le lieu que les mots ne peuvent atteindre. Sa peinture est un acte qui dépasse la pensée, l'anticipe. Elle reste une conquête, l'appropriation d'un souffle. La lumière du matin, du plein midi ou du soir métamorphose son éclair fixe, la rapproche d’une source mouvante en des syntagmes paradoxalement incalculables à la bonne odeur de souches.  Ce qui germe est de l'ordre de la sérénité. La peinture n'est plus un simple état mais un mouvement de marée. Elle prouve que si - comme l’écrivait Baudelaire dans « Le Vieux Saltimbanque » - l’art est l’opposé de la nécessité. Celle-ci ne le dépassera jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Leyla Goormaghtigh : le dessin et son double

 

 

 

Goorma 2.jpgA mi chemin de l’orient et l’occident la Genevoise Leyla Goormaghtigh transforme le dessin en art d’une précision qui procède du trait et des profondeurs. Le réel est toujours présenté sous divers types de dédoublements : l’avant et l’après, le contenu et le contenant par exemple. Le dessin reste un dialogue, un corps à corps dans les chemins d'abord perdus. Il représente le lieu du guet et de la condensation des divers temps. Si bien que l'idée qui requiert Leyla Goormaghtigh est celle d'une continuité segmentée.  

 

 

 

Chaque petit format si précieux et subtil renouvelle l'immobilité à demi mystérieuse où s’enferme les choses. La dualité fait que rien n’est fixe et figé même si l‘artiste dresse parfois des liens. Chaque dessin signale de cette manière à la remontée de  l'amont des années pour percevoir le tonnerre de murmures qui grondent sourdement au sein des traces, leur gravité comme leur légèreté.  Chaque trait s’enfonce avec discrétion et à l‘abri de tout pathos là où se dilate ou plutôt moutonne une révélation.  L’artiste n’enlève pas à ses dessins et en dépit de leurs couplages leur valeur de petite unité, de petite image unique. Elle les inscrit dans un ensemble grandiose qui fait que l’œuvre au fil du temps un « work in progress »  pour approcher le mystère du monde et de l’art. L’œuvre demeure donc perpétuellement ouverte.  Elle se construit dans l'épaisseur du temps en un travail que - au moins pour une part – on peut qualifier d'ascèse mais où la main qui ajuste le trait ne perd jamais ses ailes. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret