gruyeresuisse

12/09/2014

Phautomobiles de René Burri

 

 

 

 

Burri 2.jpgRené Burri, « Mouvement », Maison Européenne de la Photographie, Paris.

 

 

 

Depuis la fin des années cinquante René Burri est le photographe des masses : foules urbaines, soldats, voitures en stockage comme en embouteillages. Mais il a saisi des groupes plus retreints voire des individualités : derniers gauchos (argentins) ou un de ses compatriotes : Jean Tinguely au milieu de ses automates.  Toutes ses œuvres témoignent d’une volonté de saisir le mouvement par le paradoxe du plan fixe. Afin d’y parvenir  il le traite de manière frontale et basique mais parfois aussi par des modulations : floutage accidentel ou non, superpositions, surexpositions, reflets et polyptiques. Le tout pour saisir en divers types d’accumulation la frénésie de l’énergie en marche ou en attente. Il y a là autant de poésie que d’ironie là où souvent tout se mêle et souvent manque d’air.

 

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Scénarisant  de broc les briques elles redeviennent sablonneuses et le réel défaille sous les courbatures visuelles. René Burri rappelle qu'il existe une distance considérable de l’image réelle au leurre : si la photographie se contente de relayer le réel elle devient une atrophie du visible. Le photographe zurichois s’inscrit en opposition au ratage programmé de  l’image reflet.  Il ne cesse de  troubler l'effet miroir afin de montrer l'étrange que celui-ci recouvre. L’artiste répond par l’affirmative à ceux qui estiment qu' "une image est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant, en une fulguration, pour former une constellation neuve" (Walter Benjamin).

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08/09/2014

Les eaux "dormantes" d'Emmanuel Reignez

 

 

 Regniez.jpgEmmanuel Reignez, « Notre Château », Editions Derrière la salle de bains, Rouen, 2014, 10 €.

 

 

 

Il faut se méfier de l’écriture dormante d’Emmanuel Regniez : dès qu’on rentre dedans elle fait des vagues. Des vagues de vagues. Comme si tout se transformait en un film. Pas n'importe quel film. Un désir de film de solitude mais aussi de chair fraternelle et sororale. Un film sans film. Sans pellicule. Pour le désir d'être. Enfermé. Retenu. Dans un château qui n’a plus rien de kafkaïen. « Réalisé » à quatre mains. Pour le bien que ça fait. Pour vivre enfance, vivre en fin dans une sorte de paix. Dans le noir de ses salles obscures. S’y sentir invité. S’y sentir chez soi. Le temps du film. Un temps non pulsé pour qu'il s'étire. Un temps à la Duras. Se laisser aller. Comme dans le courant d’un étrange fleuve Amour. Un fleuve au dessein animé. Noir sur blanc. Film muet mais  cinéma parlant. Parlant de l’origine. Atmosphère, atmosphère. D’où ce murmure qui ne peut se nommer. Preuve que la littérature ne montre pas mais fait mieux : elle apprend à voir. Elle enseigne le temps. Pour entrer dedans. Moteur !

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/09/2014

Bex et ongles : Emergences en vibrations

 

 

Bex.jpg« Emergences », Bex&art, exposition jusqu’au 5 octobre, N. Enz et J. Schupbach, « Emergences », texte de Robert Irelad & Fabienne Radi, Art&fiction, Lausanne.

 

A travers l’expérimentation d’une quarantaine d’artistes suisses (des Chapuisat à Alexandre Joly, de Laurent Kropf à Claudia Comte), Émergences propose une approche plurivoque de la relation de l’homme avec le monde contemporain comme sur l’utopie d’une compréhension globale de l’univers et  le rapport de l’œuvre d’art avec ce dont elle procède (matières, lieux, contextes). Surgit une mythologie parfois farfelue, parfois sérieuse construire avec des imageries revisitées. S’éprouvent une circulation drôle, une germination spatiale dégingandée. Si bien que le regard du spectateur lui-même en est troublé. Le projet  prend par revers les idéologies maîtresses et passe par des théories philosophiques plus connexes (le rhizome deleuzien, les bulles et sphères chez Sloterdijk) qui envisagent (et dévisagent) le monde au-delà d’une linéarité. Celle-ci se dilue en divers réseaux que les artistes réunis illustrent par l’émergence de leur imaginaire : parfois drôle, parfois minimaliste, parfois microcosmique ou à l’inverse macrocosmique.

 

 

 

Bex 2.jpgChaque œuvre se décline selon des dentellles de formes aux miroitements perpétuels de reflets dont il ne demeure parfois que des traces indicibles au cœur de l'écoulement.  Sont présents des états premiers, des entailles, des serrures minuscules voire même des marges d’erreur. Du multiple tout veut se ramener à l’un selon des approches qui ne cessent d'élever des visions du bord de l'abîme. Elles deviennent le moyen de subvertir le réel par sa propre représentation. Dès lors, si le réel semble avoir  le dernier mot, l’art le dissocie de ses mises scènes. Refusant narrations et anecdotes les « acteurs » d’ « Emergences » se caractérisent par la production d’images aux puissances  mentales et émotives qui sont des espaces poétiques par excellence. Cette poésie plastique souvent fripouille ne cherche pas la séduction elle veut avant tout suggérer le champ magnétique aux polarisations en folie induit pas la  notion de globalité (même à travers l’infra-mince)  et selon une  sensualité aussi aérienne que tellurique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret