gruyeresuisse

16/10/2014

Féeries glacées de Florence Grivel et Julien Burri

 

 

 

Florence Grivel & Julien Burri, Ice & Cream, collection so/so, Art&fiction, Lausanne, 2014, 66 p., 25 Euros, 31,50 CHF.

 

 Burri Grivel.jpg

 

Pour déguster des glaces et fondre de plaisir il convient de garder la tête froide. Aborder leurs continents en pilotis de bâtonnets ou en cornets gaufrés c’est pour un temps se soulager des vivra verra, des ossuaires cliquetants. Et qu’importe si après les gourmands subissent quelques remords posthumes : dans les calories glacées rien ne se perd, tout se transforme en bourrelets que la société moralisante condamne au même titre que les effets de l’alcool et du tabac. Julien Burri et Florence Grivel n’en ont cure. Adepte de Movenpick et des quais de Lausanne ils savent combien tout est bon non seulement chez le cochon mais dans les glaces : « Elles parlent autant des émotions que du corps ». Néanmoins Burri est conscient de leurs pièges et de leurs ambiguïtés : « Elles peuvent avoir un arrière-goût de charogne baudelairienne. De faisandé et de sublime. Le goût des vacances d’été aussi, en enfance, et des plages de la riviera italienne... Ce sont des pétards, des bombes puantes, des cornets surprises, des arcs-en-ciel et des aurores boréales ». Bref il vaut mieux en avoir plutôt que pas. Ce sont quasiment des bombes sexuelles (des deux sexes)  qui n’ont de glacées que nom. Elles restent nos semblables, nos sœurs qu’en noceur nous léchons, qu’en ogre et ogresse nous dévorons. Florence Grivel orfèvre des images les monte en joyaux, Julien Burri,  poète du quotidien ajoute des feuilles à leurs couches glacées. Il rappelle que la boule de crème vanille est un cas particulier de la sphère. Elle peut d’ailleurs se transformer en cube, en cône, en cathédrale gothique à engloutir sans remords. La morsure dans leur gel rend l’ennui des jours moins dur. Avec un sablé dessus c’est la plage, c’est l’enfance. La nôtre comme celle de l’art puisque s’y éprouvent les premiers plaisirs sur le clavier des sens. En les évoquant, Florence Grivel par ses aquarelles glacées, Julien Burri en ses givres poétiques, passent à un cran supérieur. Ils cultivent l’oisiveté, les succulences, le dimanche et rappellent comment les décolletés insondables de celles qui sont servies en coupes ou sur un lit à baldaquin font de nous des pirates amarrés aux terrasses pour des plaisirs premiers.

 

15/10/2014

Comme le citron sur une huître : Jean Fontaine

 

 Fontaine.jpgJean Fontaine, Galerie 2016, Neuchatel.

 

 

 

Tous  les êtres vivants ou de bronze cherchent quelque chose : l’écureuil : des noisettes, la mouette : Tchékhov, Poe : le corbeau, Laurel : Hardy et les femmes de Fontaine un moteur ou une « animalité ». Cette moitié pourtant ne leur manque pas vraiment. Néanmoins l’artiste les fait fondre de plaisir afin d’inventer un couple en fusion signe soit d’une grande détresse, soit d’un espoir fou. D’où l’intérêt de tels hybrides. Ils secouent les images que l’on croyait sûr, ébranlent la forteresse des certitudes. Chacun en sort un peu groggy conscient d’avoir entrevue la dangerosité de l’amour et le malaise dans la civilisation et l’identité.

 

 

 

Mais de telles statues ressemblent à des adoucisseurs d’eau de nos rigidités. L’eau devient oh !  tant nous sommes surpris. L’autre devenu animal ou machine échappe à nos prises et nos abîmes. Cela ressemble à du citron sur l’huitre. Comme elle on frissonne. Surtout lorsque dans leur tendre indifférence de telles créatures semblent  demander : « Et vous quelle bête vous habite, quel moteur vous pousse ? ». Néanmoins pas question - même si ça ne tourne pas rond - de leur demander un moindre piston.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/10/2014

François Burland et les failles mythiques

 

 

 burland 3.jpgFrançois Burland, Atomik Magic Circus & Superhéros, du 31 octobre au 8 novembre 2014, Atelier & Galerie Raynald Métraux, Lausanne.

 

 

 

Les personnages de François Burland se confondent avec l’artiste. Ou plutôt deviennent ses doubles dont les postures traduisent ses états existentiels.  A 17 ans l’artiste a choisi de quitter ses parents pour se confronter à l’existence qu’il endure par son œuvre d’autodidacte et dans le refus de la peinture académique. Lors d'une exposition à la galerie Rivolta à Lausanne en 1980, ses œuvres sont remarquées par Michel Thévoz (directeur à l’époque du musée de l’Art Brut). Depuis le travail chemine. A travers ses nombreux voyages l’artiste crée des liens qui n’ont rien de mondains : ses œuvres naissent de ses expériences et inventent une mythologie particulière qui se retrouve aujourd’hui dans « Atomik Magic Circus & Superhéros ». Ces derniers sont souvent un paquet de couleurs vives. L’univers marche derrière ou devant. Difficile pour eux d’y revenir ou d’y rentrer. Ne sachant de quel ordre est leur mystère  le mieux est de capter les échos de leur aura. Ils sont sans doute de ceux qui font rager leurs voisins parce qu’ils ne vivent pas comme eux. Pourtant ils n’embêtent personne et, ayant d’autres chats à fouetter, ils estiment comme le philosophe Berkeley  qu’en niant le monde  ils peuvent le réinventer.  C’est pourquoi Burland les portent aux nues. L’artiste y infiltre ses vagues à l’âme de manière intempestive.

 

 

 

Burland bon.jpgChaque héros représente une part de sa personnalité La vérité tient donc à ce dévoilement construit sur une variété de l'illusion - presque de prestidigitation. S’il refusait cet exercice les images perdrait de leur complexité. C’est pourquoi Burland ne cesse d’avancer masqué dans son univers étrange et drôle. Il casse l'arrangement, l'harmonie, la loi du visible et de la convenance. Par ses doubles l’artiste joue avec les normes selon une " variété " du monde interlope qu'il soumet à sa propre règle. Denses, compactes mais tout autant ondoyantes, fuyantes les œuvres cachent moins un corps que l'invisible de l'inconscient qui tel un lac visqueux prend pour argent comptant la lumière qui joue sur lui. La condition identitaire trouve de nouvelles altérations. Elles font de l'être et du monde un mélange métisse, un matelas de turbulences selon une densité énigmatique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret