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24/10/2016

Nicolas Rozier : Hommage à Francis Giauque


Rozier 3.pngNé en 1934 à Prêles (canton de Berne), Francis Giauque ne connut qu’un « chemin de lame » et de glas que Nicolas Rozier ausculte. Adolescent taciturne mais tout autant impertinent que drôle, féroce que sarcastique, Giauque renonce à ses études, vit reclus dans la maison familiale avant de tenter de s’assumer. Lourd de solitude, d’angoisse combattue maladroitement par l’alcool, les portes se referment sur ses espoirs. Tout dans sa vie devient ce qu’il nomme une suite d’« échecs et d’humiliations » et une descente aux enfers. Son œuvre traduit ce calvaire. Elle en reste l’unique exutoire. Celui qui se sent frère des Artaud, Prevel, Essenine, Nerval, Poe s’installe un temps à Lausanne (rue du Calvaire…) puis décroche un poste d’enseignant en Espagne où il croit trouver de nouvelles possibilités. Il y dépérit une fois de plus, retourne à Prêles. Il est soigné en cliniques psychiatriques. « Parler seul », son premier recueil de poèmes, paraît en 1959. Giauque tente de refaire surface : « Je me survis. J’essaie encore de lutter car l’instinct de vie se débat férocement en moi ». Mais bouffi et assommé par les médicaments il ne tarde pas à mettre fin à ses jours par noyade en 1965.
Rozier.jpgNicolas Rozier présente un ensemble puissant qui dénonce l’enfermement dans la maladie, les drogues, l’échec et l’humiliation de l’auteur et met en exergue la puissance poétique d’une œuvre habitée désespoir et de révolte. « En écrivant La Main de brouillard c’est bien sûr le poète suisse et son œuvre singulière que j’ai voulu mettre à l’honneur, mais aussi la lignée, la figure prototypique dont il fut l’exemple » précise-t-il. Il met à nu les circuits de l’histoire d’une vie afin de donner à comprendre les significations d’une œuvre qui demeure en suspens puisque Giauque ne put achever de se comprendre lui-même sinon par la mort. Rozier remonte les croisements, les frottements qui vont « défaire » Giauque en son pacte implicite et de toujours avec la mort contre lequel la poésie ne put rien. Certes, dans sa force elle tenta de la transposer, et reconstruire selon sa propre loi une existence. Mais celle-ci ne put croiser la vie (sinon par de brèves éclaircies) et donne aux deux mots « poète maudit » tout leur sens.

Jean-Paul Gavard-Perret


Nicolas Rozier, « La main de brouillard - Poème pour Francis Giauque », Le Castor Astral, 2016, 12 E., 70 p.

 

23/10/2016

Christian Pellet : avoir de bons copains


Pellet.jpgChristian Pellet, « Machographie », Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2016, 128 pages, CHF 34 / € 22.50.

Christian Pellet est né en 1964 à New York. Il vit et travaille depuis longtemps à Lausanne. Psychologue de formation il a renoncé aux plongées dans les psychés défaillantes pour d’autres examens de conscience. Secrétaire permanent de la Collection « Le savoir suisse » aux Presses polytechniques et universitaires romandes, éditeur et auteur de livres d’artistes il a publié plusieurs contributions intempestives (dont des livres uniques) avec le musicien et écrivain américain Patrick Mullins et avec le collectif art&fiction dont « Mode de vie » et « Mode de vie, kit de démontage ».

Pellet 2.pngLe créateur possède un immense mérite : il prend le "je" et la "persona" perpétuellement à revers pour les remplacer par le "nous" d’une fête foraine. Le moi se métamorphose vers un supplément de richesse ou de remise en forme par excès de sudation lors de jogging sur les quais de Lausanne. L’habile déconstructeur des égos en "boulard" les traite non sans humour dans « Machographie ». Il y joue le rôle de l'éditeur qui suscite et rassemble les contributions de ses pairs et néanmoins amis. Lettres, mails, permis de navigation, édits de divorce (mais non de chasteté), pensées abyssales, citations, récits dégingandés, photographies sont orchestrés par le metteur en pages et en ondes. Il ne se contente pas de jouer de la baguette pour faire avancer les ânes de son cortège humain : il y est mêle ses hennissements (qui mal y pensent). C’est un ravissement et pas seulement pour les anachorètes. Le livre se brode et se multiplie plus qu’il se lézarde en bourgeons imprévus. Ils se cueillent au sein de la ballade lémanique afin qu'éclate plus le rire que les sanglots. Belle leçon d’inconduite.

Jean-Paul Gavard-Perret.

22/10/2016

Tatiana Shvetsova-Yaperova : quand les fantômes sortent des murs

 

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Existe dans les photographies de TatianaShvetsova-Yaperova la splendeur de l’intime à travers de longs soirs. La femme s’y cherche au long de corridors sombres, s’y retrouve dans des clartés indécises de candélabres. Les nus ne sont jamais saisis en pleine lumière. Ils ressentent comme une peur ou l’euphorie de la découverte, Restent le trouble délicieux des vagues à l’âme et des incertitudes et peut être le regret d’être seule : « A quoi bon, sans toi au bout des mains ? » semblent dire celle qui traîne peut-être un souvenir en elle, comme un cadavre. Elles espèrent qu’un fantôme sorte des murs.

Shvetsova.jpgL’amour peut donc s’user. Mais pas forcément le désir. Tels des bourgeons les corps s’épanouissent mais dans la peur que les roses jamais ne s’effeuillent. Tatiana Shvetsova-Yaperova explore en conséquence les possibilités d’angoisse de séduction des rapports humains mais loin d’un couplage quelque peu gluant, voire étouffant. Et tout compte fait il existe des femmes non faites pour ça, elles restent dans la solitude intégrale. Mais leur corps sait encore pratiquer le coup du charme. Il crée pratique des piqûres de rappel. Mais pour quel résultat ?

Jean-Paul Gavard-Perret