gruyeresuisse

30/07/2019

Lada Umstätter : Chut !

Umstatter.jpg"Silences" au Musée Rath, place Neuve, jusqu'au 27 octobre 2019

Après dix ans à la tête du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds (MBA), Lada Umstätter dirige le domaine des beaux-arts du Musée d’art et d’histoire de Genève et lui a donné un sacré coup de neuf. Moscovite d'origine, elle reste une des spécialiste les plus aigues de l’art suisse du XXe siècle. Elle a entrepris non seulementt de le "conserver" mais souvent d'en révéler certains pans égarés grâce à l’accrochage permanent et en sortant des réserves des oeuvres parfois scandaleusement oubliées.

umstatter 2.jpgLa directrice mène une politique de rénovation sur divers niveaux. Pour elle un musée ne doit jamais se fermer sur ses acquis mais s'ouvrir par une dynamique en interne et en externe. Dans ce but Lada Unstatter ne cherche pas à valoriser forcément le lieu  par des expositions grandioses et tape à l'oeil. Des monstrations plus modestes permettent de pénétrer l'art et le réanimer par des sujets locaux.

Après la grande exposition "César et le Rhône", des interprétations modernes de thèmes antiques furent proposées autour des Métamorphoses d’Ovide et sur le thème de la "Nudité sacrée".  Elle présente cet été une exposition dont elle est la curatrice. L'idée première était afin de mélanger les genres et les époques de la nommer "Vie silencieuse" avant de devenir "Silence", projet magnifique , ambitieux et réussi de l'art classique jusqu'aux travaux d'un Alexandre Joly ou d'un Calame.

Umstatter 3.jpgHistorienne d'art Lada Umstatter refuse de considérer les œuvres d’art en une simple fonction d’illustration d’un récit historique. Son exposition montre par exemple comment le "silence parle le silence" (Beckett) tel qu'il fut et ou sera au nom de la vie. Celle-ci n'est pas éternelle et ramène forcément à ses profondeurs de nuit mais auxquels artistes (femmes et hommes) donnent des couleurs et des formes. Le travail de la directrice et curatrice est donc un modèle du genre. Elle cherche à explorer la puissance de l'art et la défendre même si un tel rôle n'est pas toujours facile. Le travail accompli et celui qui traverse cet été genevois prêche pour une telle avancée.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/07/2019

Les voyages au bout de la nuit de Malick Sidibé

Sidibé 3.jpg"Sous l’oeil de Malick Sidibé Et un chant contre le sida", Musée Barbier-Mueller, Genève du 19 juin 2019 -au12 janvier 2020.

Malick Sidibé donne à travers ses photographies une chronique des nuits de Bamako dans les années 50 à 70, à savoir lors de l’époque de transition où le Mali - état colonial français - prend son indépendance. Regardant toujours vers l’occident la jeunesse en cultive souvent les colifichets et les pauses. D’où les photographies faussement candides et pleines d’humour, de vie et de monde nocturne. Sidibé chatouille le réel jusqu’à potron-minet à travers. Les femmes et les hommes sont cools et beaux dans leurs habits de sortie ou leurs tenues de bains.

Sidibé 2.jpgL’humour bienveillant mâtiné d’érotisme donne à tous les personnages une séduction. Peaux et costumes gardent soyeux et brillance. Reste toujours plus d’humanité que de pose même lorsque l’amour est plus ou moins imparfait. Ce dont le regardeur esthète est friand le photographe l’accorde sans jamais se départir d’une certaine retenue. Les jambes féminines sont parfois dégainées mais l’artiste ne va jamais plus loin.

Sidibé.jpgLa griserie tient plus de la suggestion que de la monstration. Si bien que chaque cliché réserve un temps plein, un temps mort, une boîte noire, un bol blanc , un totem sans tabou. Les robes majestueuses ou simples sont dévorées par des belles plantes qui les portent. Dans la chaleur de la nuit tout appelle le plaisir. Le désir fait ainsi un clin d’oeil. Avant que certaines épidémies entravent l'inconscience des fièvres.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/07/2019

Antonia V. Baramova : l'image la plus nue

Baramova 2.jpgReprenant l'idée de Valéry ("ce qu'il y a de plus profond dans l'homme c'est sa peau") Antonia V. Baramova propose un visage sans visage de la nudité sous le mode le plus minimaliste qui soit. A chaque regardeur (plutôt que voyeur) d'interpréter ce qu'il voit. La photographe ne cherche pas à prouver : elle propose des lignes et des surfaces de "réparation" qui sont des "marges" à suivre. La nudité telle qu'elle apparaît ici efface le temps ou le retient.

Existe une magie suprême d'une face cachée mais lumineuse d’avalanche ou d’Ascension incarnée que l’artiste sait comprendre sans s’en emparer, traduire sans la réduire, mettre à nu sans déflorer. Renaît la lutte - entre les corps et le Corps, le monde et les mondes, entre l'Esprit et les esprits - un désir peut-être de réconciliation entre vues et voyeurs.

Baramova.jpgAntonia V. Baramova nous plonge dans des univers fluides, des féeries froides mais sans doute brûlantes. En ce minimalisme plastique et narratif une ligne suffit à l’horizon. Autour des effets de gaze, s'inscrit une image au-delà de l'image, une image cherchant le sens de la Présence. Un rien «dénaturalisée» l’apparence apprend à se méfier de sa propre séduction. Le «réalisme» ou plutôt la figuration rapproche inconsciemment d’un souffle de l’amour dont on ne saura jamais rien sinon ce que la photographe en suggère.

Jean-Paul Gavard-Perret