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19/04/2016

Marie-Luce Ruffieux : les mots et les choses

 

Ruffieux.jpgMarie-Luce Ruffieux, « La nageoire de l'histoire » Contrat-Main, Toulouse, 2016, « Beige », Héros Limite, Genève

La Lausannoise Marie-Luce Ruffieux est une écrivaine et plasticienne. Son travail se décline sous forme de textes, de lectures, de performances, de vidéos et d’installations. A peine âgée de 25ans elle a publié en 2009 un livre remarquable aux Editions Héros-Limite (Genève) : « Beige ». Le titre était le parfait miroir d’un texte qui fait langue sans pour autant croire toucher le réel. En surgit une vitrification qui prouve qu’entre soi et le monde, l’écriture et le réel existe une distance d’autant plus en abîme que sous effet de « vitre » et de transparence tout semble pouvoir se saisir.

Ruffieux2.png"La nageoire de l'histoire" est le texte scandé au cours d'une performance donnée en 2015 à l'occasion de l'exposition Draw the line (« Urgent Paradise », Lausanne). Existe là encore une sorte de dérive en état aqueux d’où surgissent des « dégâts magiques». Ces deux mots symbolisent l’essentielle d’une quête où tout reste « sous » le langage. Par retour il produit bien plus qu’un effet de réalité : il donne une image qui postule à une préhension sans cesse différée mais vers lequel il tend. Une maturation lente suit son cours. Bref, de l'argile de la langue Marie-Luce Ruffieux fait jaillir « du » corps selon des cérémonies où le langage se conjugue à la voix qui l’incarne. L’auteure devient le bougeoir vivant ou en suspension sous feulements et courbes. Elle crée une poésie en émulsion. L'éloge de la vie se fomente dans la moiteur de sa chair dont rien pourtant ne sera "dit".

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/04/2016

Madeleine Jaccard : l’arachnéenne

 

Jaccard.jpgMadeleine Jaccard, "Ode an die Flause", au "9a" de Berne, Avril 2016 et "installation", au "Café Hasard" de Bienne, avril-juin 2016.

Par effet de filtrages et répétitions les œuvres de Madeleine Jaccard illustre comment la vie se « tisse ». L’artiste crée d’immenses « toiles d’araignées » qui emprisonnent le monde entre figuration et abstraction. L’art perd sa fonction première de fétichisme pour revenir à l’esthétique en des linceuls et scapulaires imprimés et propices à des cérémonies secrètes où l’être est sans cesse recherché comme s’il voulait se retrouver ou chercher l’araignée qui au lieu « de filer un mauvais coton» crée des visions poétiques. La question de l’être demeure donc ouverte là où des histoires filées créent des forêts hantées comme dans une pièce de Shakespeare.


Jaccard 3.jpgLa vie se réfléchit de manière aussi vibrante qu’opaque, claire que floue. Au vacarme assourdissant des œuvres pétards, l’artiste préfère le « moriendo » car il est plus incisif. Les dessins créent une mythologie qui, au sein de la répétition, s’enrichit toujours de nouveaux éléments selon un filage particulier et des réseaux enchevêtrés mais parfaitement clairs. L’œuvre s’apparente à des traits dessinés dans l’espace. Leur accumulation va jusqu’à faire écran à la vision mais génère tout autant une dimension sculpturale. Nous sommes emportés dans un rêve et une fascination. Le désir y prend d’étranges proportions, séquences après séquences. Les regardeurs sont plongés au sein d’une communauté étrange. Ne subsiste aucune sollicitude sécurisante là où pourtant pointe une tranquillité apaisante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15/04/2016

Philippe Decrauzat : l’aventure continue

 

Decrauzat 2.pngPhilippe Decrauzat, « ALL OVER », Une proposition de Samuel Gross, Galerie des Galeries, Paris, du 24 février 2016 au 14 mai 2016

Accrochées sur une peinture murale de John M Armleder, dans « All Over », les œuvres abstraites d’artistes de nationalités et de générations diverses s’accumulent et se répondent. A coté de Philippe Decrauzat d’autres créateurs suisses sont présents : non seulement John M Armleder mais Olivier Mosset, Mai-Thu Perret entre autres. Mais dans cette exposition les verticales de Lausannois sont à la fois les plus pertinentes et les plus impertinentes de l’ensemble. Par leurs différents jeux de rayures qui revisitent le motif récurrent dans l’histoire de l’art et de la mode, le jeu de noir et de blanc et l’abstraction créent un rythme et une vibration à la fois cinétiques et proches d’un pop-art mental.

 

Decrauzat.pngIl est vrai que Samuel Gross connaît ce type d’approches. Celui qui a débuté sa carrière au Mamco de Genève auprès de Christian Bernard avant de devenir directeur de la galerie Evergreene, puis de la Fondation Speersta (Apples) et qui enseigne à l’ECAL a parfaitement compris l’essence de l’œuvre de Decrauzat. Il sait comment ce travail lutte contre conventions admises de la représentation et comment il peut s’imbriquer ou lutter contre les autres œuvres de l’exposition. Quoique volontairement « trompeuses » les narrations plastiques de Decrauzat créent en leurs douteuses évidences des cassures dans l’absence (mais ce n’est qu’une apparence) de réaction aux dynamiques du réel. Les forment dépassent dualités et oppositions afin de montrer la complexion et la complexité du réel par ce qui en est apparemment le plus éloigné mais qui en charpente la critique subtile, poétique et intelligente.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:03 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)