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11/11/2017

Gentrification sonore de la matière : Andrea Borghi

Borghi.jpgAndrea Borghi, « Discomateria », dispositif électroacoustique - disques - matériaux. Librairie Humus, Lausanne, Samedi 18 novembre

Borghi 2.jpgLa musique généralement creuse le présent, l’altère par le choc ou la caresse qu’elle propose. C’est une rencontre mystérieuse dont seule la fréquentation assidue donne les clés. Sa réception subjective construit notre musique intérieure. Mais il existe aussi d’autres altérations sonores où notre silence sans fond est rayé par un aspect intempestif. Andrea Borghi, compositeur de musique électroacoustique et enseignant en arts basé en Toscane, expérimente la nappe sonore, dans sa série "Discomateria", à travers des surfaces (plastique, métal, verre, marbre) rendues audibles grâce à un traitement électroacoustique via une platine qu’il a construit.

Borghi 3.jpgDes copeaux narratifs sonores deviennent l’oxygène de la musique qui échappe de la matière tout en en sortant. Elle fait espérer une essence surnaturelle par des plongeons au fond d’un réel qui remonte en ondes. Preuve que le plus abstrait des arts peut passer par divers matériaux en tant que générateurs de sons. En plus d'une oeuvre sonore il en résulte aussi une oeuvre graphique et plastique. La carapace intellectuelle éclate pour laisser à vif une sonnaille de perles. La musique reste un combat avec l’impossible. Elle est déstabilisation. Chez Andrea Borghi rien n’est jamais figé. Tout dans son travail est prolongation et recommencement.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pierre Leblanc : quand le doute est permis

Leblanc 2.jpgDans« Showroom » (série de 10 diptyques) Pierre Leblanc interroge le désir et ses errances. Le décor ? Une chambre d’hôtel désuet. S’y succèdent professionnelles du sexe mais pas seulement. Si bien que face à cet art et métier se fomentent des parties qui ne semblent pas animées par un excès de désir. Le photographe en profite pour présenter des variations sur la pulsion amoureuse.

Leblanc.jpgL’homme semble un peine à jouir et devient la victime de sa propre embrouille des genres. La solitude et la gêne règnent bien plus que le partage fût-il facturé. Le désir "enfermé" dans le lieu fait pour ça, n'en devient pas plus profond. Il n’existe nulle célébration là où le photographe crée habilement un lien implicite entre le sujet vu et celui qui le regarde.

Leblanc 3.jpgLe corps photographié est sans doute désirable. Néanmoins rien ne se passe. Ou pas grand chose. Il y a là l’objectivation, la fausse unité et la théâtralité d’une société intime « du spectacle » propre à ravir Debord. Le désir dans sa métaphore opératoire a nécessairement un objet : mais est-il le bon ? Le corps qui emporte le regard n’est plus celui d'une béatitude mais d’un empêchement. Il ramène à une « nuit sexuelle » sans doute moins première que celle dont parle Quignard.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10/11/2017

Colette Pourroy : traversées du silence

Pourroy 2.jpgPour Colette Pourroy Eve reste la première des femmes et l’archétype du féminin. A la manière des peintres religieux ou panthéistes, l’artiste transforme ses modèles en double par ce qui devient l’ébauche d’une histoire d’amour. L’attention de l’artiste à son sujet est profonde mais la façon « troublante » de le saisir évite l’anecdote. Les photos deviennent un récit énigmatique. Flous vaporeux, contrastes entre le blanc laiteux et le noir ne sont jamais des effets de style. Ils transposent le réel par une focale volontairement imprécise.

Pourroy 3.jpgUne lumière  irradiante presque mystique se mêle à la sensualité. Ce qui ne peut se dire devient chant visuel.Dans le huis clos d’une chambre comme au sein de la nature des dérives sont suggérées. Il existe des histoires d’âme mais aussi de corps. Un tel univers ne cesse de faire penser à Virginia Woolf et à Duras (pour les histoires de plages). Le monde est labyrinthique, la sensation troublante dans ce qui tient de l’indice, de l’écharpe.

Pourroy.jpgTourne toupie : les corps s’ouvrent à la lumière parfois en minuscules coulées. Une forme de mystère mêle un fond originel à un corsetage subtil. Emergent diverses ambivalences en de telles métamorphoses. Débordent des barques au delà de l’étreinte : chaque photographie prend le large, quitte l’ombre ou en joue. Existe en elle une porte. Seule Colette Pourroy en possède la clé.

Jean-Paul Gavard-Perret

Colette Pourroy, "Eve Réincarnée", Edition André Frère 2017