gruyeresuisse

07/04/2015

Abbou de souffle

 

 

 

Abbou 3.jpgJonathan ABBOU, « Pose lente »,  Texte de Stéphan Lévy-Kuentz, collection Erotica, Chez Higgins, Montreuil, 200 E.

 

 

 

Feinte d'incarnation, la photographie devient avec Jonathan Abbou  le lieu où le visible est à la fois transformé et en effacement : il est livré au vertige virtuel au nom d’une certaine déceptivité inhérente au réel. L'être est offert à ce trauma perceptif que le photographe retourne à son avantage en divers jeu d’ombres et de lumière. Le contrat figuratif fait de l'image un paradoxe.  Franchir son seuil ne revient pas à trouver ce qu'on attend - ou trop. Par excès de zèle et de textile ; chaque prise ne risque pas de rameuter du pareil, du même. L'œil devient veuf de ce qu'il espère. Sous la perfection, le « monstre » sexuel  bouge selon divers rites de mystère à la fois drôles et troubles - manière sans doute de sortir de la psyché qui n'est rien d'autre qu'un tombeau.

 

Abbou.pngAbbou joue ainsi sur deux registres : la jubilation d'un parcours initiatique qui provoque un ravissement mais aussi - car il faut bien appeler par son nom - le dérisoire spectaculaire de situation où le regardeur semble perdu en une forme de néant que souligne la perfection des prises. Elles composent une harmonie particulière et sombre.  Dépouillement et surcharges font que sous l'apparente banalité se cache un fantastique érotique dont l’effet retour meurtrier n’est jamais exclu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:22 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

06/04/2015

Les « interprétations » d’Alex Hanimann

 

 

 

 

 

_Jenisch_HANIMANN_Ecal--672x359.jpgAlex Hanimann, Printmaking, by Ecal, Musée Jenisch,Vevey, jusqu’au 31 mai. « Spigel Lügen », Edition VFO, 9-25 avril, Zurich,

 


Hanimann 3.jpgAlex Hanimann poursuit la voie qui depuis le début du siècle dernier marie et place l’art et les mots dans leur valeur proprement visuelle. En certains de ses dessins le texte survole tel un titre le sujet graphique ou vient s’inscrire dans une bulle de bande dessinée. Et lorsqu’il s’éloigne de l’image et travaille « purement » le langage, Alex Hanimann en exploite tous les ressorts : du signe typographique, du mot, de la phrase et de la phonétique au passage d’une langue à une autre.  À Saussure  pour qui « le signe graphique est une image ou une forme à considérer en soi », Alex Hanimann répond par la variété des usages qu’il accorde aux éléments graphiques. La textualité du livre comme  celle du mur acquiert des propriétés visuelles autant par leur forme dessinée ou dactylographiée que par leur disposition sur le mur de la page.

 

 

 

Hanimann 2.jpgMais par delà les purs dispositifs graphiques ce qui est un embrayeur de l’imaginaire du regardeur devient une acrobatie avec les mots soulignés ou barrés, lus dans un sens inversé ou encore transposés dans une autre langue. Dessins, textes-images, archive de photographies découpées en  journaux et magazines permettent à l’artiste d’inventer son propre corpus. Digne successeur d’un Warburg il classe pour créer. Chaque groupement (plantes, animaux, dessins abstraits, danse, personnages qui agissent ou se présentent, etc.) deviennent des enseignes lumineuses dans lesquelles la cohérence flotte volontairement. Au regardeur d’en faire ce qu’il « entend ».  Chaque œuvre offre une occasion d’avancer, de franchir des seuils, de s’écarter de quelques failles. Bref de sauver les meubles ou celui qui vit encore dedans.

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

12:09 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

02/04/2015

Jouve for ever

 


Jouve.jpg"Pierre Jean Jouve " Quarto, Revue des Archives Littéraires Suisses, Berne.

 

Stéphanie Cudré-Mauroux est la maîtresse d'œuvre d'un numéro de choix sur Pierre Jean Jouve le méconnu. L'ensemble propose des coups de sonde à la fois au sujet de l'homme et de l'œuvre selon diverses contributions savantes. A partir d'un texte fondateur de Jean Starobinski on retrouve l'auteur d'"Ode" entre Genève et Fribourg (grâce à J-Paul Louis-Lambert), chez les  Bille, (grâce à la maîtresse de cérémonie)  ou près de  Georges Borgeaud ( par Amaury Nauroy). Muriel Pic  fait un nouveau point sur le critique, le poète et celui qu'elle nomme non sans raison "le prophète".

Jouve 2.pngIl existe dans ce bel ensemble un éloge de l'ouvert. Pierre Jean Jouve (jusque dans ses différentes correspondances réunies ici) surprend  par la vigueur de son interrogation créatrice nourrie d’un imaginaire  écartelé  comme il l’écrivait sans Ode entre "le surgissement du dieu nègre"  et "l'amoncellement du dieu nu". Les différents contributeurs illustrent par ailleurs la volonté chez Pierre Jean Jouve d’enrichir et de dépasser les formes fournies par la tradition littéraire de l'époque afin de mieux faire surgir ce qui dans tout homme tient de la pulsion et du feu. Mis à l’épreuve du langage, les éclatements des possibilités de la figure et bien des audaces pénètrent les soubassements d’une œuvre qui par delà  le soleil noir de la dépression est devenue le "vrai sein noir de mon Désir avec la satisfaction qui dure".

Cette satisfaction, les auteurs du Quarto la font partager par leurs réflexions. Elles ramènent au besoin de fini et d'infini du poète majeur, ses pulsions vers le bas comme vers le haut.  Entre aussi la finitude humaine et un infini singulier, entre une sensualité phénoménologique et une spiritualité concrète. Ce sont d’ailleurs les tensions inhérentes à l’acte créateur : mais elles prennent chez Pierre Jean Jouve une intensité particulière.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19:43 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)