gruyeresuisse

22/04/2015

Joachim Brohm et la chute des temps

 

 

 

 

 

Brohm.jpgJoachim Brohm est un photographe particulier du paysage. Il n’en retient que la perte, son envers ou ses restes  comme si de la planète il ne conservait que la catastrophe selon une vision « décadente » dans laquelle la notion de reportage se transforme en poétique de la ruine. Du monde urbain ou agricole ne sont restitués que les ravages en une saisie de l’envers et du revers du "décor". Dans tout ce qui est abîme le photographe trouve du grain à moudre. Tout le paradoxe de son art est là : l’ « objectus » (le jeté devant nous) est donc « proferre » (porté en avant) afin non d’y découvrir une pulsion mortifère mais l’obligation de penser le réel tel qu’il est.

 

Brohm 2.jpgJoachim Brohm est arrivé là par un long processus de murissement et de ressassement. Ne reste que le crépuscule du monde consumérisme auquel la force des images donne une densité qui s’achève invariablement dans le feu, le vide ou le courant d’air. Montrant ce qui est mis à l’écart  l’artiste replace paradoxalement le paysage dans le temps, gagne un peu sur lui en une explosion d’instants reliques de tout ce qui arrive et n’est pas forcément réjouissant - euphémisme !

 

J-P Gavard-Perret

 

 

 

Joachim Brohm, « Typology 1979 », MACK éditions,  2014

 

Joachim Brohm, Valentina Seidel : "Not A House / But A Face", Fotohf, Salzburg, 1er mai - 13 juin 2015.

 

 

 

15:51 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Silvia Härri quand la craie est usée

 

 

 

 

Harri Bon.pngSilvia Härri , « Extravagances », Editions Empreintes, Chavanne-près-Renans, 2015

 

 

 

Silvia Harri est une poète qui sait regarder le monde. Réservée, discrète elle aime observer ce que font les autres autour d’elle. Dans le train, dans le bus elle « croque » avec ses mots ceux qui l’entourent, note leurs conversations voire simplement le temps qu’il fait. Les situations sont parfois mystérieuses, parfois  rocambolesques ou simples : pas besoin d’avoir recours à l’imagination - le réel suffit. Encore faut-il trouver les mots pour le dire. A l’aller du réel répond le retour de l’écriture. L’auteur la cultive depuis l’enfance et peu à peu elle l’a métamorphosée pour devenir nouvelliste et surtout poétesse. La Professeur souffle le chaud et le froid de la vie lorsqu’elle troque la craie pour le stylo, ou le rétroprojecteur pour l’ordinateur. L’utopie y griffe rarement des miroirs mais une folie court, sous la pluie, sous la neige qui devient parfois celle des amoureux transis lorsqu’elle rougit dans le crépuscule.

 

Harri.jpgUne telle écriture bouscule juste ce qu’il faut les intimités pour effleurer des fibres clandestines et proposer de discrètes calligraphies de la tentation : elle triomphe du naufrage d’un port aux mouettes sur le lac Léman. Celle qui éprouve une admiration  absolue pour Giuseppe Ungaretti, Giorgio Caproni, Wislawa Szymborska, Henri Michaux et Francis Ponge a su trouver sa propre voie, sa manière de dire le réel non sans une touche de dérision beckettienne et une tendresse à la Corinne Bille propre à réenchanter le monde. Partant toujours d’une expérience vécue, de choses vues, de souvenirs titubants dont le socle s’est parfois fissuré Silvia Härri met en mouvement des oiseaux aux ailes de glace. Cela ne les empêchent pas de voler jusqu’à la nuit quand les réverbères sur le pont du Mont Blanc éclairent soudain des itinéraires divergents.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/04/2015

Anne Attridge : vertiges de l’amour

 

 

 

 

attridge 2.jpgL’amour n’est pas - en art comme ailleurs - qu‘un « désir de duvet ».  Les céramiques d’Anne Attridge le prouvent. Bien des femmes s’y envoient en l’air sous l’impeccabilité de la faïence. De chacune d’elle naît du désir mais autant de  matière optique.  Et si parfois la créatrice choisit le blanc il devient une bouture de nuit qui permet  de revoir le jour d’une autre manière. La thématique s’efface la matière qui garde une profondeur de vie que les vocables ne suffiraient plus à exprimer. Il  faut un autre langage pour tenter le saut des reins vers l’invisible.  Non l'amour (ou ce qui en tient lieu) ne peut pas être en mot. Sa vérité tient dans la matière qui donne corps à des sculptures pour le moins intempestives.

 

 

 

attridge.jpgL’artiste va au bout d’une logique où généralement certains effets croupissent. L’artiste les exhausse. De tels indices permettent de montrer ce qui ne peut se voir et qui devient paradoxalement le lieu de la révélation quasi magique. Une note mystique n’y est pas étrangère. Dépouillée de la nature l’oeuvre évoque néanmoins une scatologie mais de manière la plus policée possible. Un lointain espace intérieur qu'aucun télescope ne peut atteindre surgit non sans drôlerie et ivresse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret