gruyeresuisse

27/04/2015

Mélanie Matthieu : misérable miracle ?

 

 

 

Elodie Matthieu 2.pngMélanie Matthieu, « Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros.

 

 

 

Le livre d’artiste de  la Zurichoise Mélanie Matthieu parle de deux enfants et d’une belle dame rencontrée dans les derniers jours d’été entre pâturages et taillis. Il ne s’agit pas de n’importe quels enfants ni d’une simple femme. Celle-ci est La Vierge Marie et ceux-là les petits bergers auxquels elle apparut dans les alpes française au dessus du village de la Salette en Isère. Ils auraient pu passer pour fous, mais les miracles étaient dans l’air du temps au milieu du XIXème siécle. Après 5 ans d’une enquête, l’évêque de Grenoble, Mgr Philibert de Bruillard, reconnut par un mandement authenticité de l’apparition.

 

 

 

Elodie Matthieu.pngFace à ce mystère l’artiste cultive un certain repli : ce dernier donne au livre tout son mystère. Photographies des stigmates religieux et des paysages montagnards puis jeu de « repons » - entre divers auteurs (Léon Bloy, Camille Claudel, Roger Callois et Julia Kristeva) convoqués comme sinon  témoins du moins commentateurs à charge et décharge -  créent au sein de la neige divers types d’alliance. L’artiste ne fait de ce lieu ni sa patrie, ni son havre mais elle le traite avec juste distance, beauté et intelligence. Le noir et blanc des photographies arrache les effets de vérisme ou de lyrisme.  Mélanie Matthieu se met au service d’aucune thèse : elle magnifie un impalpable aussi terrestre que cosmique. Son livre reste à entrées et personnages multiples (nul n’appartient à un autre). Cela n’empêche pas d’avancer  main dans la main avec le mystère comme avec l’incrédulité - qu’importe donc que nous soyons faits pour la croyance ou le doute.

 

 

n.b.  :"Lâmo Lâva" mot du patois lancé par un des enfants lors de l'apparition  ("Là-bas, là-bas")

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/04/2015

« Suisside » : Dunia Miralles

 

 

 

 

duina 2.jpgDunia Miralles, « Swiss Trash », coll. Poche Suisse, l’Age d’Homme, Lausanne, 2015.Vernissage culturel et festif du livre le samedi 9 mai 2015 à partir de 16h, librairie et galerie HumuS, Lausanne

 

 

 

 

 

Dunia Miralles est (peut-être) la plus romantique des femmes. Certes le titre de ses livres ne le prouvent pas : Swiss trash, Fille facile et Inertie sont pour le moins sulfureux mais ils cachent des histoires d'amour romantiques dont l’excès pousse autant au tragique qu’à l’implacable drôlerie.  Ses personnages sont particuliers (euphémisme). Vivant en funambules amateurs sur le fil de l’existence ils deviennent des vecteurs d’une folie urbaine contemporaine. Quittant sa Chaux-de-Fonds d’adoption l’écrivaine va chercher l’inspiration lorsqu’elle est à Paris « sur le tombeau d'Alphonsine Plessis, dite Marie Duplessis, devenue Marguerite Gautier sous la plume d'Alexandre Dumas fils ». Elle y trouve là un fil romantique pour rendre hommage à la grande littérature et surtout à celles qu’on nomme « putes » ou encore « chandelles consumées, dérisoires » mais qui permettent à leur clients de croire à la vie en donnant du plaisir au « bestiau » qu’il soit avide, insatiable ou triste.

 

 

 

Duina.jpgCes femmes Dunia Miralles les considère comme ses semblables, ses sœurs. Comme elles, Dunia Miralles se sent embrasée, embrassée, oublieuse de tout dans certains instants d’intensité revendiquée comme telle. Néanmoins celle qui feint de se présenter comme pute et soumise ne l’est pas. Elle se veut amoureuse, romantique mais d’un genre particulier.  Ceci dit-elle  la «  potentialise niveau Q, ce qui a pour effet de stimuler sa créativité ». Mais c’est une posture amusante (pour éviter de pleurer) pour celle qui a peu de temps pour se livrer au plaisir des sens : écrire nécessite un grand investissement voire une ascèse. Néanmoins à l'horaire accommodant elle répond au premier appel : « entre un TGV et deux avions, elle descend de ses cieux » pour emmener l’homme dans des transports avec du  « délectable et raffiné » type sucrerie au caramel salé qu’elle « consomme avec une pointe de grand A » comme Amour même si elle ne fait aucune illusion sur la réciprocité romantique de son partenaire. Mais pour elle cela reste anecdotique : brûler son « elle » ne l’empêche pas de voler de ses propres ailes.  Dunia Miralles a payé pour ça comme le rappelle la réédition de son livre majeur « Swiss Trash » avec son « flow » d’ironie contre le malheur. Celui-ci se croit vainqueur mais il n’est qu’un perdant dont l’auteure à tout loisir de lui laisser croire qu’il est magnifique.


Jean-Paul Gavard-Perret


Photo de l'auteure par Shelley Aebi.

 

 

 

 

25/04/2015

Isa Melsheimer et la poussière sous les tapis

 

 

 

Elseimer.jpgIsa Melsheimer, Galerie Mark Muller, Zurich

 

 

 

Le travail d'intervention et de création d'Isa Melsheimer peut apparaître assez simple : invitée dans un lieu d'exposition elle l'habite et l'habille afin de créer un autre esprit du lieu. Néanmoins pour changer le regard l'artiste use de point de référence et de culture pour raffiner l'espace jusque dans les détails. il se peut en conséquence que cela échappe au regardeur primesautier ou désinvolte. Sous l'apparence "brute de décoffrage" s'instruit le moment une chaîne qui rejoint le passé au futur  et dont chaque exposition devient la convergence provisoire. Ce moment l'artiste l'a précisé : « À mes yeux, l’art ne peut que clarifier ce qui existe déjà. Pas seulement au sens d’une idée d’harmonie ou de beauté. Mais au sens réel de la clarification. »  L'artiste ne cesse donc de renverser autant ce qu'elle créé que le monde. Derrière le vernis ou le voile elle cherche les faces cachées, souterraines, maquillées, oubliées. Katrin Wittreven a justement écrit à son sujet "Comme un ouvrier gratte les peintures des murs pour en dévoiler les sous-couches, Isa Melsheimer identifie, découvre, isole les incongruités pour mieux les décrypter".

 

 

 

Elseimer 2.jpgLors de la création par Norman Foster du Musée d’art contemporain de Nîmes l'artiste a visité carcasses et structures pour scénariser un monde interlope du dessous du décor. Isa Melsheimer aime faire de son  art l'équivalent des films de série B au cinéma. Mais pas n'importe lesquels : ceux qui renversent la logique de l'espace, sa gravitation et donnent  à voir des cités englouties, des mondes perdus. L'artiste les revêt de broderies, les couvre de cire fondue, de béton, les réduit en maquettes, les habile de matelas, lits, vêtements qui à la fois révèle le monde mais marque tout autant sa dégradation. De tels objets ramènent a un inconscient personnel ou collectif théâtralisé en jeux d’échelles, inversion, empilements de tissus, rapiéçages. Surgit le musée aux puces d'une utopie rêvée mais qui n'aura jamais lieu (comme l'appartement futuriste commandé au Corbusier par Charles de Bestégui en 1920). Tout pour Isa Melsheimer devient un prétexte à caresser les rêves les plus fou mais en montrant l'éphémère et l'illusion de toute production humaine - artistique ou non.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret