gruyeresuisse

05/02/2019

La jouvence de l'abbesse sourire - entretien

Mottes 2.jpgEn nouvelle Sisyphe, Ana Tot ne connaît ni la fatigue ni la lassitude, elle reste la force qui va de la motricité de la langue. Sa clé de contact engendre la mise à feu d'un langage dont soudain la richesse dépasse amplement la valeur sur laquelle nous comptions si pauvrement. Elle ne nous laisse pas couler : nous faisons partie de son propre navire.

Rien n'y manque. Même le meilleur du pire voire l'amour qui ça et là devient le vent qui souffle au zéphyr des pages. Elles ne peuvent pas se lire les yeux bandés ce qui n'est pas le cas d'autres parties sémantiques du corps où le bourgeonnement n'est pas que métaphysique. L'auteur nous interpelle d'un "mets ta physique en feu" en faisant grimper au rideau de l'esprit et de la grande muraille d'échine grammaticale admise.

Les murs érigés par l'esprit dans sa classification des genres et leur unité de mesure s'écroulent. Devenue Jerry des tomes admis son superbe texte fait le lit des ratures nécessaire pour comprendre le silence de l'autre, d'écouter ce qu'on ne peut comprendre et de comprendre ce qui, dans la langue était jusque là inexprimable.

A mauvais entendeur, Salut ! Le poème devient, face aux illusions érigées par l'esprit, ce qui concrétise un sens neuf et des sens idoines. Il prouve par sa langue qu'il ne suffit pas d'avoir des yeux pour lire mais qu'il est toujours nécessaire de posséder une liberté d'interprétation afin de créer un état d'esprit neuf pour participer au travail de la langue.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ana Tot, "Mottes, mottes, mottes", Editions Le grand os, 118 p., 12 €.

 

Mottes.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La perspective de me recoucher.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Je me souviens seulement des cauchemars, qui heureusement s’en sont allés.

 

A quoi avez-vous renoncé ? À pécho Caroline.

 

D’où venez-vous ? De la poussière.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? La fortune du pot.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Penser à ce qu’aurait été ma vie avec Caroline.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres poètes ? Rien. Tout. Rien.

 

Comment définiriez-vous vos narrations logotypiques ? Ce sont des chansons sans musique, sans paroles, sans rien.

 

Quelle est la première image qui vous interpella ? Ma mère.

 

Et votre première lecture ? "Oui-oui et la gomme magique".

 

Quelles musiques écoutez-vous ? La musique humaine et aussi des musiques végétales, minérales et animales. Je ne veux pas faire de publicité.

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? "Attente de Dieu" de Simone Weil ou encore "La pesanteur et la grâce" de Simone Weil ou encore le livre que je suis en train d’écrire.

 

Quel film vous fait pleurer ? Dans une salle obscure, tous.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Ana Tot, mais inversée.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? À Caroline.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Oyonnax, dans l’Ain.

 

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ? Mes enfants. Les artistes et écrivains morts. Et, parmi les vivants : les vivants.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Plein de fric, tous les polars de Fred Vargas que je n’ai pas lus et une lettre de Caroline.

 

Que défendez-vous ? Mon pouvoir d’achat.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Une autre phrase (de Wittgenstein) : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Et aussi : me cago en el amor.

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Si je comprends bien, "oui" répond à un malentendu. À toute question audible, au contraire, la réponse devrait être "non". À défaut de se taire, on devrait, comme Woody Allen, répondre à toute question par une question. Non ?

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Pas une, plusieurs : "Alors, heureuse ?", "Combien vous dois-je ?", "Comment ça va avec la douleur ?", "Qu’est-ce qui est silencieux quand on le regarde, bleu quand on l’entend et qui ne se laisse pas décrire en moins de trois mots ?", "Pourquoi le temps semble passer de plus en plus vite ?" Ou simplement celle qui vous brûle les lèvres.

 

Interview et présentation Jean-Paul Gavard-Perret le 23 janvier 2019

04/02/2019

Sandy Skoglund : Brrrrrrrrrrr

Skoglund.jpgAvec Sandy Skoglund l’image crée un miroir étrange. Ce miroir est l’image de l’image. Certains jours il faudrait y renoncer parce qu'existe une terreur en son fond. Et une autre à la surface. Entre les deux : le vertige du possible auquel nul ne voudrait être tenu. Et ce par une mise en scène spectrale centrée sur la reproduction photographique de scènes de fiction modifiées par des colorisations sidérantes. Elle font partie du langage de la jeune artiste pour créer des photographies énigmatiques, comme dans "The Green House" avec les trente-trois statues grandeur nature de chiens de différentes races.

 

Skoglund 2.jpgAvec ses "Visioni Ibride" et en particulier "Winter" (2008 - 2018)" il s’agit d’une représentation de paysages artificiels faisant écho aux émotions produites par les saisons. Ils appartiennent au cycle du "Projet des Quatre Saisons", toujours en cours. Les images sont accompagnées de sculptures créées pour les installations afin de souligner encore plus une imagerie qui joue de la réalité et l'artifice.

 

Skoglund 3.jpgDans ce but Sandy Skoglund utilise divers processus analogiques : des flocons de neige sont "coupés numériquement", des images imprimées sont produites avec de l’encre durcie aux ultraviolets. Mais ce ne sont là que deux techniques parmi d'autres pour célébrer artificiellement les qualités "belles et effrayantes" (dit-elle) de la saison froide et par laquelle elle veut exprimer la peur primordiale (qu'animent parfois des chats radioactifs) et la secousse des corps livrés à l’éternel retour de ce joueur de flûte de Hamelin qui se nomme Hiver.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Sandy Skoglund, "Visioni Ibride", Camera - Centre italien de la photographie, Turin du 24 janvier au 23 mars 2019.

03/02/2019

Le La du Les : Anna Bambou

Ana 2.jpg"Les" Anna Bambou se mèlent à l'image de leur modèle. Elles ont eu envie de prendre sa place. De savoir ce que cela faisait d’être une autre femme, avec cette voix monotone et ces yeux d’une incomparable tristesse. Tout pourtant semble reprendre place.  Mais un étrange ménage à trois se met toujours en place : il y a les deux femmes qui se font face - l'une écrit l'autre pas - mais aussi l'ombre de celle qu'elles cherchent. Parfois - comme ce 3 février 2019 - l'écriture se fait lasse et les images sombres ;:"Le temps passe, je broie du noir, je touche presque le fond, je me relève, encore, toujours, d’espoir, d’envie, de désir. Je me promène sur la plage, je regarde la mer, j’implore un signe, je fais une prière… je fais quelques pas, la réponse est là : une énorme libellule vole lentement devant moi". Ce qui est rare à cette saison. Ana 3.jpgMais tout arrive alors comme si la beauté de certains oiseaux n'était visible que depuis une cage. Le temps qui a passé n'est même plus une excuse et les trois femmes vivent sans qu'elles le sachent sous un même ciel ou sous un même toit. Si bien que la vérité de l'amour devient dans ce roman photographique, en ce roman de gare une collection de choses incroyables. La persévérance est pour la photographe l'échelle atteignant le ciel même si une fois touché il semble fait de poussière et d'égarements.Anna.jpg Mais c'est alors un mal nécessaire, un pont de pierre. De ceux que les amantes franchissent fortes de ce qu'elles ont dans le coeur lorsque le désir les traverse. Preuve que parfois, pour le passer, il faut fermer les yeux.

http://www.annabambou.com/