gruyeresuisse

14/05/2015

Les dérobades enlacées de Zoé Balthus


 

Zoé Bon.jpgZoé Balthus ose dans ce beau texte ouvrir ses personnages aux plaisirs. L’homme - un peu lent d’abord mais la poétesse le presse - finit par goûter les parfums de  la femme, boire à sa source, dévorer son amande douce. Sa partenaire-narratrice sait battre des ailes pour ça : elle parcourt son sang, le regarde par dessus par-dessous et lui rappelle le renflement d’éros que Cécile Hug habille de ses lignes vertes, de ses lignes noires. Chaque coque cache de ses graffitis fins le secret de l’effeuillée rose.

 

 

 

Zoé 3.pngZoé.jpgLongtemps l’amant a rêvé de ce galbe recouvert de soie. Désormais la poétesse avec pudeur mais franchise met des mots non dessus mais dedans. Un loup confidentiel est invité aux sensations retrouvées à la source exacte des vertiges. L’amande devient l’ogive d’une idée fixe dont rien ne sera dit : sinon tendresse et insomnies au moment où Cécile Hug joue de violons visuels plutôt que des cymbales. Pour atteindre les lèvres intégrales les deux créatrices se mêlent en un mix entre Lilith et Mère Arnaud. La seconde est convoquée uniquement pour sa capacité à donner des leçons de conduite que Zoé Balthus dirige non vers l’ange mais le démon. Elle le pousse  en capitaine d’infanterie pour qu’il feuillète ce que Cécile Hug recouvre en feignant de proposer un nuage en fine enveloppe soie au lieu d'une femme charnelle. Mais qu’on ne se trompe pas : d’intrépides gerbes d’opales et des boucles d'orgasmes sont demandés  au mâle. A bon entendeur salut.

 

 

 

Jeran-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Zoé Balthus & Cécile Hug, « Amande douce », Editions Derrière la Salle de bains, 8 E., 2015.

 

 

 

 

 

 

 

12/05/2015

Maya Rochat : navigations acrobatiques

 

 

 

Richa 2.jpgMaya Rochat,  « A plastic tool », du 16 mai au 14 juin 1015, Centre d’art contemporain, Genève.

 

 

 

Une nouvelle fois le travail de Maya Rochat sidère . “A Plastic Tool” est le titre de son  nouveau livre de photographies. Il n’a pas simplement une portée informative  ou illustrative. L’artiste y questionne le sens et la valeur des images dans une stratégie de détournement et de déconstruction fondée sur ses propres images et leur interaction avec les technologies actuelles d’impression. Cela lui permet de proposer des narrations multiples grâce à l’offset, le stencil l’impression sur soie afin de créer des surfaces qui réunissent photographie,  collage, peinture dans des ensembles analogiques, manuels et digitaux.

 

Rocha.jpgLe spectateur est plongé dans un univers organique. Se mêlent une invasion d’émotions mais une appréhension conceptuelle reste de mise par une expérience à la fois de publication d’avant-garde et d’exploration des limites de l’image. Questionnant les modes de représentation de notre société, l’artiste touche la sensibilité et l’intellect par  des oeuvres qui frôlent un chaos et l’apocalypse en créant un univers où le terme de beauté plastique conserve tout son sens. La « régression » déconstructiviste produit par delà  la pratique, expérimentale une poésie. L’artiste y révèle entre autres des zones d’aberration des procédés techniques que la mécanique de création intègre. Ce travail a aussi pour but d’explorer l’espace livresque comme le « langage ». En surgit une nouvelle « qualité » ; il n’est pas simple objet ou support. Chaque page donne lieu à des  sonates visuelles riches en couleurs : spectres, croisements, brouillages deviennent des pistes de réflexion là où la séduction plastique est de mise. L’artiste en démultiplie le potentiel par sa capacité de travail, d’analyse mais aussi d’émotion.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11/05/2015

Celle qui a renoncé au chant des cigales : entretien avec l’artiste Tamina Beausoleil

 

 

 

 

 

Tamina 2.jpgTamina Beausoleil cultive l’ironie. Moyen de porter lumière de son nom  sur la nuit sexuelle. La femme semble en elle l’orante ou l’officiante. Mais qu’on ne s’y trompe pas :  ce qu’on nomme amour se transforme dans l’humour le plus corrosif. Prouvant qu’à l’impossible tout artiste est tenue Tamina BeauSoleil multiplie les hybrides et les opérations à corps ouvert. Les animaux mettent leurs empreintes dans ceux des êtres. Puisque nous les avons eux aussi mal traités que pourraient-ils faire de mieux ? Ils fourguent à l’animal humain la plus intime signature. Si bien que dans ce jeu de broussailles charnelles, les coques s’ouvrent à coup de ciseaux : l’artiste en fait ripaille pour en cerner les mirages.

 

 

 

 Tamina BON.jpg

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  La promesse d’un thé fumé.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Enfant je voulais faire le tour du monde, être artiste et chef de bande. C'est ma feuille de route.

 

A quoi avez-vous renoncé ?  Au chant des cigales.

 

D’où venez-vous ?  Du bord de mer.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?   Le goût du travail bien fait, la peur de manquer et le sourire facile.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La notion de carrière – sans aucun regret.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Un clop sans penser à rien.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Un certain sens de l’ironie peut-être.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpella ? Des dessins biologiques dans un dictionnaire, et aussi des photos d’animaux dans une encyclopédie dédiée en 20 volumes. Il y a aussi un ancien souvenir où un de mes cousins nous a balancé en riant du haut de sa fenêtre tout un lot d’images érotiques -  à ma sœur et à moi  . Ça a volé joliment jusqu’à nos pieds. J’étais toute jeune et ça m’a ouvert d’un coup un nouvel univers troublant et inconnu.

 

Et votre première lecture ? Les contes pour enfants. Grimm et Anderson, puis la mythologie grecque.

 

Pourquoi votre attirances vers le dessin et les mixages femme/animal ? Parce que ça en dit long sur le rapport au corps, au désir,  au fantasme et au langage. C’est sans doute ça qui interpelle les gens à qui ces dessins plaisent. Et aussi, de façon plus personnel, parce que ça me réjouit l’œil et la main. Il y a un plaisir physique à composer, découper, recomposer, tracer au crayon, sentir que la moindre pression a son importance, la moindre nuance de couleur. On est dans un autre état de conscience lorsqu’on dessine, et ça console de tout.

 

L'homme se rapproche pour vous de quel mixité "animâle" ? Le pou.... Non je plaisante! Il y aurait sûrement autant de dessins que pour les Femmes Sauvages si je m'attelais à cette question.

 

Tamina 3.jpgQuelles musiques écoutez-vous ? C’est très variable selon l’humeur du jour mais j’ai mes préférés. Brassens, Barbara, Arthur H., Stan Getz, Ali Farka Touré, Ibrahim Maalouf, Bobby Mc Ferrin, certains morceaux de pop et beaucoup de classiques (le Stabat Mater de Vivaldi, une pure merveille…)

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « Le nu perdu » de Char… entre autres. J’ai des passions violentes pour certains poètes.

 

Quel film vous fait pleurer ? Aucun. Je lutte.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Ça dépend des jours.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A Deleuze et maintenant c’est trop tard.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Paris

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Alors là, vaste question ! Il y a les fondateurs: Ruini, Schiele, Bellmer, Bourgeois, Bacon, Sterback, Rops, Topor, Rothko et tant d’autres qui m’ont donné le goût de l’art. Il y a ceux dont j’aime le travail et que je n’ai pas encore eu le bonheur de rencontré, comme Pat Andréa, Jean Luc Verna, Tom de Pékin, Frédéric Kohdja, Aurélie William-Levaux ou Marcel Dzama. Et puis il y a ceux que je connais un peu ou beaucoup et que j’aime pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font comme Mickaël Duperrin, Stéphanie Bardoux, Paul-Armand Gette, Camille Moravia, Cécile Hug, Nathalie Tacheau ou Marie Breger…

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Des chaussures Louboutin à ma taille (sinon c’est con), un billet d’avion pour une destination au bord de la mer, un dessin, une graine magique, un scarabée, du champagne, un livre, des dessous en soie, un baiser, une lettre d’amour…

 

Que défendez-vous ?  Le droit de prendre son temps, le droit de vivre sa vie, le droit de prendre son pied, le droit de dire merde, le droit à la liberté de création, le droit à la différence, le droit de s’en foutre, la marge.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Je plains Lacan.

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Ça me rappelle quelqu’un mais qui ?

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Aimez-vous le chocolat ?

 

 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, le 10 mai 2015.