gruyeresuisse

06/06/2015

Celia Houdart la belle captive

 

 

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Célia Houdart, « Eveil des oiseaux », 104 pages, Contributions de Graziella Antonini, André Baldinger, Olivier Bouillère, Clélia Nau, Camille Saint-Jacques, art&fiction publications, 2015, CHF 27 / € 24

 

 

 

Lors de ses résidences-invitations d’une semaine et pendant une année (2014)  à Ermenonville au sein du parc Jean-Jacques Rousseau et dans le pavillon mis à sa disposition,  la romancière Célia Houdard (on se souvient de son « Gil », P.O.L éditeur, Paris, 2015)a tenu pour la première fois un journal plus ou moins « intime ». Elle a profité du projet afin de recevoir des invités avec lesquels elle a entamé divers dialogues : l’écrivain Olivier Bouillère, le peintre Camille Saint-Jacques, l’historienne d'art Clélia Nau, le graphiste André Baldinger et la photographe Graziella Antonini. Ces rencontres ont pris la forme de conversations, lettres, poèmes, dessins, et photographies qui portent la trace des saisons et ont abouti à un livre. Les chants de divers champs s’y accordent grâce à la belle captive consentante. Elle oxygène les empreintes telle une abbesse égarée dans les jeux qu’elle organise.

 

oudard 2.jpgCe projet - comme toujours avec la créatrice - est innovant. Rien n’étouffe sous la bure d’un déjà vu. Le livre retrace une « scénographie » temporelle et causale de divers corps à corps esthétiques sobrement mis en scène par Baldinger pour « art&fiction ». Images et indications lapidaires recréent les moments sous forme de pages-séquences (comme il existe des plans-séquences). Les chemins s’écartent, se rejoignent. Chaque pièce crée une immersion d’un genre inédit. Passionnées par les expérimentations transversales la créatrice a donné là un environnement plastique plein de subtilités aux fibres clandestines et aux calligraphies de tentations. Des étamines s’égarent dans l’équinoxe de certains nacres qui président aux trilles des oiseaux. « L’écran » des pages structure une dramaturgie visuelle en décalage de rythmes et en démembrements. Le tout dans une superbe unité offerte par les textes minimalistes de Célia Houdart : elle magnifie l’accomplissement de  ses rets.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/06/2015

Elisabeth Beurret : la santé de l’art par les plantes

 

 

 

 

 

Beurret.jpgElisabeth Beurret, « Livres de plantes », Grange du Boissieu, La Buissière (France), 30 mai – 28 juin 2015.

 

Elisabeth Beurret est créatrice d’un langage qui s'ajoute à la nature pour faire germer d’autres « plantes ». Il la donne à voir autrement. L'image est donc fondamentale mais encore faut-il comprendre ce qu'elle fomente. La genevoise s’exclut du simple herbier et fait du support même de ses gravures une matière. Il devient le terreau et le puits de ses créations,  il alimente le processus de l'imaginaire. D'où la nécessité d'aller au-delà de la  poétique de la représentation  afin d'aboutir à une poétique plus conséquente de  recréation. Le végétal y trouve la place centrale dans une perspective particulière. Il ne doit pas être analysé séparément du support ou isolé par fragments.  Il s'agit d'en appréhender les pouvoirs et les modes de fonctionnement.

 

Beurret 2.jpgRefusant le bouquet l’artiste assemble les plantes afin qu’elles gardent leur force germinative. Elles suivent donc certaines « lois » de programmation artistique. Loin de tout artifice ou classification la genevoise réinvente un « structuralisme » et considère  ses gravures comme une nouvelle réalité ouverte par  des organismes vivants, irremplaçables et singuliers. Ils se disposent à l'intérieur d'une dimension spatio-temporelle qui n’est pas sans rappeler l’art extrême oriental.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Daido Moriyama : Femmes sous influences

 

 

 

Moriyama 3.jpgLes femmes de Daido Moriyama savent cultiver l’attente. Quand elles s’endorment, lorsqu’elles marchent ou se lovent comme des serpents, le photographe leur parle d’amour : il veut solliciter leur propre désir et leur dit son attente esthétique. Il leur fait l’amour à l’oreille avant de les saisir par sa caméra. Il leur parle  quand elles ne sont pas là,  lorsqu’il est absent : il leur parle toujours : « tiens écoute »  leur dit-il. « Tiens à la vie et à ton existence ». Plus tard il les saisit.  Il lui faut parfois beaucoup de jours. Beaucoup de nuits. Mais chaque prise est celle d’un premier jour. Afin que de l’image surgisse un murmure intime. Dans une chambre douteuse, dans une rue. Après beaucoup de mois pour atteindre ce jour. L’artiste les laisse vivre seules, traque leur absence, les abandonne au milieu des gâchis et  des ronces urbaines où fleurissent ces roses.

 

 

 

moriyama 2.jpgElles n’appartiennent pas au pays des essences pures et des gestes parfaits. Elles ont souvent la tête contre les murs, perdues au fond de l'air brûlant et dans la blancheur du temps. Soudain leurs seins deviennent  offrandes. Comme si c'était un film. Pas n'importe quel film. Un désir de film. Un désir de figurer dans leur film. Leur histoire de solitude, de nudité, de peau, de chair à cœur ouvert. Un film sans film. A fleur de peau. Peau sans pellicule. Pour le désir d'être. Par la féminité. Lumière  que lumière. Et le noir dedans. Femme seule. Femme nue. Pour jouer  dans le film du photographe nippon. Réalisé à quatre mains. Après avoir gravi bien des marches d’hôtels de passe dans des rues sordides. Pour une séance sinon de film X du moins de cinéma de quartier. Seule à seul. Seule à seul. Dans le noir. Ou presque. Touchant enfin - loin des salles obscures  - l’intérieur d’elles-mêmes par la force des prises de Moriyama.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 "vintage and modern prints Daido Moriyama", Galerie Bob van Oursow, Zurich