gruyeresuisse

10/06/2015

Patrick Morier-Genoud : Par monts de Vénus et par Vaud doigts

 

 

 


 MORIER.pngPatrick Morier-Genoud, « Lubric-à-brac, Abécédaire du Q (mais pas que…time que son livre aît été ) », Montreux, Éditions Stentor, 2014, 118 p.

 

 

 

Patrick Morier-Genoud tenait un blog dans un magazine suisse romand qui décida de  l’intégrer à sa version papier sous forme de chroniques. Elles durent être retirées suite aux protestations de certains lecteurs. Preuve qu’Eros demeure toujours plus dérangeant que Thanatos. Les propos de Morier sont pourtant intelligents, drôles, jouissifs et décapants. Influencé par les écrits (bien oubliés) de Wilhelm Reich le propos est libertin mais tout autant politique, social, sémantique. L’auteur s’y livre aussi à un exercice poétique : selon un cadavre-exquis de nouveau genre, les mots sont revisités selon des définitions aussi fausses que sexualisées.

 

Il semble  légitime qu’un tel brûlot soit édité par des éditions qui se définissent comme « la première maison d’édition romande spécialisée dans les mauvais genres ». Voilà qui ne fera pas plaisir aux éditions Humus leur collègue de Lausanne, mais qu’importe. Nulle question de se priver d’une telle lecture. Elle ouvre la clé aux arcanes des désirs. Celle-ci est forgée par Morier-Genoud d’une main de « faire » pour peaux veloutées, d’une main tout autant masseuse perverse pour des plaisirs primesautiers. Le langage permet au lecteur  de s’égarer en des désordres ardents. Ce qui remue  au milieu des roseaux du plaisir n’est plus tenu en hors champ du visible. Le monde devient  troublant. La femme y crée des feux de cheminée incontrôlables (la présence anticipatrice d’un  ramoneur savoyard n’y ferait rien). Autant que de  caresser des fantasmes l’auteur s’agenouille devant la littérature comme devant une femme afin de remonter  vers l’origine du monde. Jusqu’à perdre la tête là où la Sapienza conjugue le mental à la chair promise.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

09/06/2015

L'oeuvre ouverte de Franz Erhard Walther

 

 

 

Walther BON.jpgFranz Erhard Walther, Art unlimited 2015, SKOPIA Art contemporain, Rue des Vieux-Grenadiers 9, Genève, 15-16 juin 2015.

 

 

 

Dans l’œuvre de F. E. Walther la rigueur d’une savante géométrie n’est pas absente mais elle se dissipe pour un autre tressage. Aux œuvres planes, pleines de l’art traditionnel, succèdent des étincelles, des vrilles d’opérations insolites. La surface s’allège et s’étire en un jeu de lignes qui s’enroulent sur elles-mêmes, s’unissent et se séparent, se croisent et se dédoublent là où le spectateur doit être mis à contribution. Il répond de l’œuvre car, écrit le créateur, « il ne peut être impliqué seulement dans sa qualité de regardeur : son corps entier est engagé. »  Cette dimension physique (que le travail de l’artiste contient)  produit un système de formes qui ne sont plus fermées : tout demeure ouvert puisqu’il ne s’agit plus seulement de contempler.

 

Walther 2.jpgL’artiste produit des vecteurs d’impulsion faits parfois et par exemple en tissu ou en textures malléables pliées, dépliées en une série de partiels habillages. Chaque spectateur les annexe à sa main, « réinvente » les propositions plastiques créées par ces objets sculpturaux.  L’œuvre permet ce que Walther nomme le « retour au point de départ, où rien n’a de forme et où tout recommence à se former ». Le processus d’apparition est donc complexe puisqu’il n’est qu’une potentialité que le spectateur doit saisir avec non seulement son regard mais son corps. L’art ne répond plus de l’esprit platonicien et de la cosa mentale. Le spectateur n’est plus un œil sans corps, il se réincarne là où la dimension tactile garde son importance là où la   forme n’est plus  définitivement fixe.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/06/2015

Près de la frontière : la peinture hiératique de Patricia Broussaud

 


 

Broussaud.jpgPatricia Broussaud crée des œuvres très spécifiques. Leur abstraction géométrique aux "morphologies" longilignes est ponctuée de cercles qui en atténuent la rigueur. De tels ensembles, se retient paradoxalement une douceur poétique. Le "rigide" se transforme en abandon dans une création qui semble issue de l'école de Zurich. Tout se joue en une retenue partielle au sein de couleurs d'ambre et d'ombre qui n'excluent en rien la lumière. Quoique abstrait le langage plastique reste le plus proche possible des sensations et de la perception de l'existence par la création d'interférences multiples et subtiles.

 

La créatrice le fait jaillir du domaine de la "spectralité". Emane une forme d’éternité ardente et pudique. La signification de l'œuvre échappe  à tout pathos ou désir larvé et dépasse de mille lieues une simple illustration de la condition humaine. Tout se joue entre une présence à venir  et l’ombre que chaque œuvre doit  retenir afin de ne pas prétendre à une illusion de vérité. Patricia Broussaud depuis, Annecy le Vieux, ouvre l’art à un espace spécifique :  il ne donne sur rien, semble se poser sur rien et pourtant il arrache à la nuit, traverse le jour de son lever à la nuit tombante, du crépuscule à l’aube dans un univers mystérieux, onirique et vaste. Les lignes se marient à une fluidité sans fond. Pas de certitude. Pas de symbole. Le regard retourne à son origine. L’art se mesure à ce qu’il est  : l’ébranlement de la pensée par le trait ou des masses à la fois tendres et cendrées,  inflexibles et douces.

                                                                            Jean-Paul Gavard-Perret