gruyeresuisse

24/06/2015

Germinations de Ladina Gaudenz

 

 

Gaudenz.jpgLadina Gaudenz oscille entre les chemins de l'abstraction et le tableau en tant qu’organisme vivant.  On pourrait lui appliquer la formule de Cézanne à propos de Monet « Ce n’est qu’un œil, mais quel œil ! ». Derrière la feinte de l’abstraction et grâce à elle ses peintures et dessins restituent le monde selon des repères végétaux qui renvoient à la picturalité. L’artiste nous invite à regarder à l’intérieur de celle-ci pour voir ce qui s’y passe en faisant bien plus que « jeter un oeil dessus ».

 

Gaudenz 2.jpgFortement structurées les œuvres jouent sans cesse entre figuration et abstraction en une sorte de Sabbat orgueilleux. A travers ses diverses séries surgissent des végétations aux couleurs mouvantes mais dans lesquelles souvent la monochromie domine. S’y mêlent le cosmos et le caillou, la surface et la profondeur en un travail subtil de la matière et des pigments afin que la peinture par couches de glacis successifs vibre et donne la marque stratifiée du passage du silence et du temps, c’est-à-dire la trace énigmatique de l’homme aussi archaïque que contemporain  même s’il n’est jamais présent sur les toiles. Les « enchevêtrements » sont  proposés à travers des techniques exigeantes pour que jaillissent  l’éparpillement, la dissémination mais selon une unité profonde. Entre lyrisme et subtilité se retrouve une des problématiques passionnantes  de l’art contemporain  : le rapport qu’il entretient avec le paysage. Ladina Gaudenz le renouvelle et apporte sa contribution non négligeable à une conception plus large et plus complexe de la dialectique entre l’infiniment grand et  l’infiniment petit, ainsi que celle - plus vaste encore - entre l’imaginaire et le réel.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Galerie Luciano Fasciati, Süsswinkelgasse 25, 7002 Coire

 

23/06/2015

L’image mouvement et la tentation du visible : Thierry Davila « lecteur » de Claerbout.

 

 

Claerbout.jpgThierry Davila : « Shadow Pieces (David Claerbout),  Edition bilingue (français / anglais), 192 pages, Mamco, Genève, 2015, 28 €.

 

 

 

Chez Claerbout - et Davila le montre parfaitement - la Tentation du visible passe par excès d'ombre plus que de  luminosité.Ce ne sont pas les choses vues qui donnent aux images de l'artiste une poussée  créatrice. Elles ne sont pas faites pour commémorer ni pour rapatrier vers un Eden artistique. Elles ouvrent le monde une profondeur particulière. En aucun cas le créateur ne les réduit à de petits traités d’archéologie du fugace. Il écarte la tentation du raffiné en préférant l'épure d’un langage surprenant. Il nous ramène dans l’ici-bas de notre inconscient où s’ébrouent les multiples avatars encore non mis à nu de nos désirs, de leur revers et de la nostalgie insécable de l’origine dont Claerboult malaxe l’écume.

 

 

 

Claerboiut 2.jpgDe plus, l'artiste a compris qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée de l'image (quelle soit mouvante ou fixe) mais sa terre friable. Celle-ci surgit dans le réel comme dans l’illusoire (du support écran ou page) au sein d’un jeu de piste dont on connaît ni le point de départ (est-ce la fameuse "nuit sexuelle" dont parle Quignard ?), ni celui d’arrivée. L'image chez le créateur belge ne mène pas où l’on pense accoster. Thierry Davila (entre autres historien de l'art et conservateur au Mamco) le montre. Il descend dans les arcanes de l’œuvre, là même où Claerbout n'a pas peur que le sol ferme lui manque et ne craint pas la perte de toute  force de gravité. C'est sans doute pourquoi ses œuvres “ creusent ”  le monde et font exploser les corps et les paysages qu’elles exposent.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/06/2015

SwingSwiss Sixties : Jean-Pierre Maurer & Robert Müller

 

Maurer.jpgJean-Pierre Maurer & Robert Müller, « Morgan is sad today » , Edition Patrick Frey, Zurich

 

 

 

La série de photographies de Jean-Pierre Maurer et Robert Müller publiée dans « Morgan is sad to day » n’a à ce jour été exposée qu’une seule fois au Kunstgewerbemuseum de Zürich en 1978 avec un texte d'Ettore Sottsass. Les deux artistes y saisissaient l’esprit Beat-Generation qui animait la Suisse dans les années 60. Le livre tire son titre d’une chanson présente dans le premier film du Free Cinema :  A Suitable Case for Treatment  de Karel Reisz (1966). Fidèle à cette nouvelle « esthétique » les photographes ne cherchaient en rien la perfection des prises et développaient les saisies les plus impressionnistes. 

 

Maurer 2.jpgLa documentation qui accompagne les photos les inscrit dans des concepts développés en Suisse grâce à Urs Lüthi par exemple. Les photographies rappelleront aux plus anciens parmi nous le charme du swinging London et sa Carnaby Street, la jeunesse zurichoise de l’époque,  l’apparition en poster grand format d’Einstein langue tiré ou  Keaton en chasse-buffle vivant d’une locomotive. S’y découvre une Suisse bien moins compassée que les étrangers se plaisent à la décrire. Le livre rappelle l’ouverture du pays soumis à un essor économique qui attira les créateurs étrangers et retint enfin les artistes suisses dans leur pays d’origine. Surgissent aussi des graffitis qui ne portaient pas encore ce nom et dont les peintres en bâtiment  étouffaient les cloques.  Loin du bancal, du caduque, du rococo demeure ici une vision moins vieille que cela pourrait être attendu. Bien des artistes y trouvèrent leur voie : Ben entre autres. Mais ce n’est qu’un exemple.

 

Jean-Paul Gavard-Perret