gruyeresuisse

02/07/2015

Le lyrisme de Katharina Grosse

 

 

Grosse.jpgKatharina Grosse «Sieben Stunden, Acht Stimmen, Drei Bäume», Museum Wiesbaden, Galerie Mark Muller, Zurich

 

 

Frontières, limites extrêmes, seuils mais aussi cœurs ouverts deviennent pour Katharina Grosse une manière d’explorer ce qui tient à l’incessant devenir de son « moi » et du monde. Trop d’artistes les confondent avec le néant et les  maintiennent à distance.  Katharina Grosse s’y refuse. Elle transforme la peinture en cérémoniel coloré et lyrique. Elle divague parmi des ruines,  se retire ou se perd auprès des vagues. En surgit par effet onirique une mystique sensuelle qui transmute causes et effets.

 

Grosse 2.pngL’œuvre échappe au morcellement sinistre et à la mollesse des temps. Elle crée un univers où  la peinture devient la présence  miraculeuse entre le poids d’un passé nécrosé et la vanité d’un avenir douteux. Ce présent poétique est la reprise des images écoulés et connues par une présence qui leur porte secours et en répond quel que soit leur poids de douleur et de joie, de solitude ou de partage. Katharina Grosse transforme la vision en destin. S’y traverse des frontières. Le cœur palpite sur la musique du vent en une danse de vie plus que de mort. Il s’agit de vivre d’air et de lumière. Entre le dehors et le dedans.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/07/2015

Election au Mamco : Lionel Bovier prophète en sa ville

 

 

Bovier.jpgLionel Bovier va prendre la direction du Mamco à la fin de l’année en succédant à Christian Bernard. Il y a une suite logique avec une telle nomination eu égard les ambitions de l'institution. Ayant racheté à Michael Ringier collectionneur et patron de presse sa maison d’édition, Lionel Bovier (naguère enseignant et curateur) a créé en quelques années avec JRP (dont le nom  est constitué des  initiales de « Just Ready to be Publlished » et dont le logo est dû à Francis Baudevin) )  un catalogue particulièrement pertinent de 200 titres sur l’art contemporain ponctué de best-sellers :  catalogue de l’exposition Fischli & Weiss tiré à 20000 exemplaires par exemple. JRP Ringier est devenu le premier éditeur d’art contemporain en Suisse. La part belle y est faite autant aux jeunes artistes qu’aux « anciens » plus reconnus. S’y croisent aussi bien John Armleder qu’Albert Oehlen,  La dynamique de la maison d’édition va devenir celle du Mamco car Bovier y développera la même énergie et les mêmes ambitions. Il y suivra sans doute ceux qu’il n’a eu  cesse de défendre : auprès de l’Ecal de Lausanne par exemple. Ouvert à bien des postmodernités comme aux mouvements récurrents de l’art contemporain  le futur directeur aura de quoi enrichir les collections et les expositions de son institution ouverte tant sur la Suisse et sa jeune création que sur le monde.


Bovier 2.pngLionel Bovier en effet n’a « jamais fait du suisse simplement parce que c’est du suisse ».  Et les artistes helvétiques qu’il défendra supporteront sans peine la concurrence internationale. Il a par ailleurs le mérite de bénéficier d’un réseau international conséquent. Christophe Chérix avec lequel il lança JRP est conservateur du cabinet des estampes du MoMA New York. Les collaborations internationales initiées par Christian Bernard n’en seront que renforcées. Ajoutons que l’éventail des goûts du futur directeur est large - d’Hedi Slimane à Bryan Ferry. Bovier cultive une passion  pour la pop culture mais  sait dégager le bon grain de l’ivraie. Refusant d’éditer un livre sur les peintures plus que douteuses de David Lynch il  reconnaît en  «Blue Velvet» un film majeur pour l’histoire de l’art. Le nouveau directeur du Mamco comme son prédécesseur sera donc de ceux qui fiers de leur liberté ne la galvaudent pas. En l’honneur de sa ville de naissance il saura sauvegarder un esprit critique affûté, seul richesse sur le plan artistique, d’un directeur digne de ce nom.


 

Jean-Paul Gavard-Perret


Samuel Brussel le voyageur habité

 

 



Brussel.jpgSamuel Brussell, Halte sur le parcours, La Baconnière, Genève, 156 pages, 2015

 

 

 

Les voyages recomposés par Brussell sont autant géographiques qu’amoureux. Ils permettent de replonger au fond même de l’expérience primitive de l’émotion. De Madrid à Varsovie et dans bien d’autres lieux l’auteur revisite un temps qui n’est pas qu’intime ; il rameute autant l’amour pour une femme que la folie destructrice des hommes. A travers certaines rues ou des étendues déboisées « peu à peu des noms se sont / éveillés, familiers ». En dépit des meurtres qui s’y sont déroulés il convient d’ « avancer l’homme – car il nous faut aimer ». Belle leçon de sagesse. Face aux dépressions abyssales de certains lieux creusées par la violence des êtres l’émotion  positive  est remise en jeu.

 

 

 

Sa mentalisation ne passe plus par un code purement abstrait. Brussell le vagabond né à Haïfa et  installé en Suisse au début de millénaire invente donc le tracé affectif où tout ne serait pas perdu. Chaque poème monte de la terre vers le ciel et donne à l’amour des hommes une forme d’élévation. Elle prend  racine dans les miasmes. Mais cette fondation « crasse » n’a rien de confus : tout est net et précis. La finesse de chaque poème globalise les émotions, les « redresse ». La parole  s’épanouit en volutes qui deviennent des chants. L’inégalité des douleurs comme de la beauté sont signifiées par  la portance d’un lyrisme qui devient le verbe poussé au paroxysme. Il échappe au logos. A partir du passé  Brussell n’écrit pas sur l’amour mais dedans selon une déambulation et une errance reprises, analysées et surtout  métamorphosées là où s’ouvrent le souffle et le cri.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret