gruyeresuisse

13/07/2018

Sophie Podolski et la Suisse

Podolski.jpgAuteur d’une livre magnifique il y a plus de quarante ans (« Absolument nécessaire – Editions de Minuit) , fondatrice du Montfaucon Research Center Joëlle de la Casinière, a publié à la même époque et republie aujourd’hui un autre livre ovniesque : celui de Sophie Podolski. Agée de 16 elle écrit et dessine « Le Pays ou tout est permis » deux ans avant sa mort.

Podolski 2.jpgLes deux créatrices ont créé des univers alternatifs et parallèles. Et en 1972 comme en 2018 l’éditrice republie ce livre dans sa seule version possible : comme il fut réalisé : sans un repentir, sans une page arrachée au blanco éditeur de 280 pages. Conçu en 2 mois il est rempli bord à bord, sans marge et dans un art incroyable de la structure d’une écriture vivante.

Podolski 3.jpgSophie Podolski a réinventé dans ce livre des lois de la vitesse, des normes en proposant un alphabet sauvage capable de faire crisser l’inconscient dans la quête d’un quelque part hors du monde. Le paroxysme de l’écriture répondait à une attitude introspective et calme chez l’artiste aux prises à son bestiaire viscéral et cosmique. En transe intérieure l’auteure inventa ce livre « parfait » lors d’un séjour en Suisse avec l’artiste Olympia Hruska. La Suisse fut pour elle « ce décor en carton pâte » qui lui permit ce paroxysmique de l’Imaginaire avant son retour au M. R. C. à Bruxelles. Sa directrice a créé un film en 2017 (« Dans la maison ») dont la seconde partie permet de découvrir l’œuvre de Sophie en un montage porté par la musique de Jacques Lederlin.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

12/07/2018

L’image qui revient - Claire Genoud

Genoud 2.jpgPas sûr que dans le grand chaos de la rentrée littéraire, la critique franco-française aura le temps ou la curiosité de lire le beau roman de Claire Genoud publié pourtant dans la collection « Domaine français ». La romancière n’est pourtant pas une écrivaine parmi d’autres. Ses livres de poèmes « Soleil ovale » et « Saisons du corps », « Orpheline », ses nouvelles « Orbe » et « Ses pieds nus » et son premier roman « La Barrière des peaux » font de la lausannoise une créatrice confirmée

« Lynx » le prouve. L’écriture s’y fait douce et âpre, implicitement érotique (mais rien n’est dit, tout est suggéré). Un monde étrange se lève sur une disparition : celle du père du héros : « Le corps de Père avait disparu tout entier dans des trous de vieilles ronces, seul le visage éclairait. (…). Il était parti avec la tronçonneuse. On ne l’a retrouvé que tard dans l’après-midi (…) C’est Lynx qui a donné l’alerte. Il a entendu l’arbre tomber, ensuite plus aucun bruit. »

L’auteur suit dès lors le chemin de son héros non sans quelques flash-back : « Lynx ne viendra qu’une fois visiter Père à l’hôpital (…) De quoi auraient-ils parlé de toute façon, Père et lui. Père n’a jamais réchauffé le corps pendant l’enfance. Sur la table il posait la masse des nourritures froides et se taisait, laissait les lits sentir, les armoires se remplir de mites. » Néanmoins pas question de l’oublier. Lynx a beau faire : « Père apparaît toujours plus grand dans sa tête » comme dans la maison d’enfance et dans la buvette où il travaille tout en prenant soin de sa motocyclette qui lui permettrait - peut-être - de fuir vers un Maroc rêvé et oublier. Mais quoi ou qui au juste ?

Genoud.jpg Quelque chose ou quelqu'un le retient de plus en plus. Non seulement par la puissance du passé mais par sa recomposition lors d'une arrivée intrusive de Lilia qui vient aider pour la saison à la buvette. Pourtant, à son arrivée, Lynx reste impassible. Quand il a besoin d’une fille, il appelle ses petites amies de la ville,  mais il remarque néanmoins la silhouette et les jambes nues de celle avec qui se produit progressivement un étrange nouage au sein d’un des étés les plus chauds du siècle  et au moment où  dans la forêt et ses alentours une menace pèse. Néanmoins il n’existe là nulle trame policière même si la mort du père reste une énigme.

 

Le roman possède d’autres ambitions : il demeure l’expression d’une quête sourde dont le héros ne cherche pas forcément la clé. Restent les rapports entre les êtres, les lieux, les choses dans la sécheresse comme la sensualité. Et tout compte fait c’est bien dans l’exergue de Francis Bacon que se donne « l’esprit » d’un si beau roman : « Dans la nature c’est violemment que les corps se portent vers la place qui est la leur, et paisiblement qu’ils s’y meuvent ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Claire Genoud, « Lynx », Editions José Corti, Paris, 2018.

10/07/2018

Allers et retours de Paola Pigani et Bettina Stepczynski

Pigani.jpgPaola Pigani et Bettina Stepczynski (Se) Correspondre, co-éditions Jean-Pierre Huguet et Lettres frontière, 40 p., 5 E..

Il se peut qu’elles se comprennent, sûrement même. Car ici, écrire est un voyage - d’abord obligé - et qui soudain dans la césure du partage crée un aller un retour à travers des temps, des paysages disloqués. Aux allers simples font place les retours des deux lauréates du premier Prix Lettres frontière 2014. Leur tandem va l’amble en un échange où les deux auteurs évoquent leurs rapports particuliers aux lieux, objets ou auteurs.

Huguet.jpegLes origines des deux correspondantes expliquent bien des vues. Pour Paola Pigani l’Italie n’est jamais loin. Pour Bettina Stepczynski née à Langnau dans l’Emmental et qui vit aujourd'hui à Carouge l’écho est allemand. Les deux créatrices ont déjà évoqué leurs conceptions du monde et le déchirement. Paola avec "N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures" et "Venus d’ailleurs". Quant à Bettina elle est toute empreinte de l’histoire d’une minorité allemande en Haute Silésie contrainte, par les accords de Potsdam, à l’exil. "Sybille, une enfant de Silésie" en indiqua les racines.

Huguet 2.jpgUn tel projet - en collaboration avec le Salon International du Livre et de la Presse de Genève et avec les soutiens de la Fondation Jan Michalski - donne aux deux femmes l’occasion de parler des exils et des équilibres plus ou moins instables. Si bien que ce livre de « repons » ouvre à des questions dont lectrices et lecteurs doivent faire bon usage au sein d’un désordre que l’une écrit devant un « caffe freddo » l’autre devant une boisson plus chaude..

L’intimité des créations est là. Les deux femmes dansent sur des abîmes car leur déracinement est là. Elles témoignent de ce que Erri de Luca dit : « L’écriture est un acte de résurrection de lieux et de personnes du passé pour les arracher de cette absence ». Néanmoins au-delà du constat les deux femmes trouvent une communauté avouable dans le doux désir de durer entre dérives et reprises. Elles animent leurs deux voyages dans le temps : le bel aujourd’hui fait le lien entre passé et avenir.

Jean-Paul Gavard-Perret