gruyeresuisse

04/12/2015

Hans Schärer : actes de "seinteté"

 

Hans Schärer 1.jpgHans Schärer: Madonnas and Erotic Watercolors, Swiss Institute Contemporay Art, New York, 2015.

 

Le corps, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s'y passe. Nous ne pouvons constater que ce qu’il en reste. Bref son ossuaire. Certaines momies en donnent des indices afin de montrer comment elles ont prise sur nous et nous touchent. Mais Hans Scharer - qui fut à tord remisé du côté de l’art brut - anticipa de telles pertes en cultivant le charme charnel des femmes même lorsqu’elles étaient sensées représenter des objets de piété. Marie et les saintes furent pratiquement traitées en « couche toi là » selon divers actes de « seinteté ».


hans scharer 3.jpgJouant avec les poncifs l’artiste serait sans doute peu prisé aujourd’hui tant notre époque cultive le repli confessionnel. Mais surgit plus que jamais chez l’artiste un acte de jouissance et de gaieté selon une théâtralité qui exagère à bon escient la dimension ludique de la nudité. L’artiste en prolongea les échos jusque sur des bobsleighs. Il sut faire passer du froid au chaud, du fermé à l'ouvert. Le corps est charnu et il cultive des rites particuliers dont le paganisme crée le rire. Aux prétendus éclairs de paroles d'évangile ou autres textes sacrés font place ceux qui se dévorent comme des religieuses.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/12/2015

Résurrection de Louis Soutter

 

 

Soutter 4.jpgSereine Berlottier – Louis Sous la terre – Argol, 102 pages, éditions Argol, 2015.

 

 

La narratrice du livre de Sereine Berlottier (multiple et une) accompagne la solitude du peintre Louis Soutter (1871-1942). Sutter 3.pngElle rentre en proximité avec lui jusque « dans les jupes d’une femme » même si aucune présence n’a pu le sortir de son enfermement et de ses marches forcées qui rappellent celle de Walser. Etre - par delà les époques - en une feinte de proximité avec l’artiste permet à la poétesse française d’être au plus près de sa souffrance et de sa création. Celle-ci aboutira aux figures dégradées mais puissantes formellement que Soutter finira à tracer au doigt à la fin de sa vie et pour des raisons de santé : « Mettant au trou, à terre. / Creusant dans le petit trou de la terre. ».

 

Soutter 3.jpgSereine Berlottier mêle habilement (avec un clin d’œil lacanien) la vie et l’œuvre comme elle mêle dans son « récit » le tu, le je, le on, le nous. Le désordre de la vie de Louis Soutter se retrouve dans l’esprit du livre. Il suit l’artiste de manière chaotique de la Suisse à Bruxelles, aux USA et jusqu’à l’asile de Ballaigues où il s’adonna au dessin et à la peinture de façon frénétique dans une maison réservée « aux vieillards et aux indigents du canton » où il meurt au moment où son œuvre est exposée à New-York et Lausanne. Si bien que l’auteure peut s’adresser à l’artiste en lui lançant « Ta vie se commence quand elle se termine ». Jamais enfermé dans un cadre le livre de ruptures se fait le frère de l’artiste : du dessous de la terre il provoque sa résurrection.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

29/11/2015

Sarah Haug et l’acide désoxyribonucléique

 

 

Haug.jpgSarah Haug : Ballet Portatif, Galerie Aad, Genève, Marché de créateurs du 4 au 23 décembre, Forma Art Contemporain, Lausanne, Cinq petits cochons, Halle Nord, Genève, du 8 au22 décembre 2015, livre  There is no coming back! » éditions de Paper!Tiger! and Helge Reumann.

 

Pour Sarah Haug les paysages sont sans urbanité et les rues non “avenues”. Ils ne sont pas forcément photogéniques mais l’artiste s’en amuse comme avec ses personnages. Elle préfère la drôlerie au transcendantal. En principe, il n’y a aucune captation ni échange direct entre le sujet des œuvres et l’objet du monde sinon sous forme de farce optique. Dès lors une question se pose : où sommes-nous ? Précisément dans la destruction narrative du sublime sans pour autant que la laideur prenne place. Le temps remplace l’éternité, l’animation la motion, tout est réversible et dynamique au sein du container spatial des images. A la traçabilité de nos viandes elles préfèrent la motilité de leurs silhouettes en faconde.

Haug 2.jpgCertaines scénographies forcent sur la suspension hydraulique. Elles rappellent le démarrage des voitures Ford « Mustang » dans les polars américains des années 70. L’artiste cultive la surprise et les hiatus plastiques. Ses images exaltent de fabuleux reliefs physiques tourmentés pour qu’il dépasse en beauté l’entendement immédiat. Sarah Haug se moque des aménagements des territoires elle préfère les décors hallucinatoires où les célébrités n’apparaissent jamais mais où la folie de ses personnages laisse une trace d’acide désoxyribonucléique.

Jean-Paul Gavard-Perret